Déjà la nuit tombait (fragments de l’Iliade), Daniel Jeanneteau

Par . Publié le 19/07/2018



L’Iliade, ça peut être les mots d’Homère, accompagnés de leur armée d’épithètes, les images de multitudes de corps au combat, de sang qui gicle et de poussière qui se soulève – ça, le film Troie y est sans doute pour quelque chose…  Mais Daniel Jeanneteau est plutôt un metteur en scène de l’à peine audible et de l’à peine visible, un créateur d’espaces dans lesquels affleurent des absences – nous pensons à sa mise en scène des Aveugles de Maeterlinck, dans laquelle des voix éparses parvenaient aux oreilles du public assis dans la brume. Alors, lorsque Jeanneteau rencontre L’Iliade, il choisit le moment où les armes se taisent, où Priam, presque vaincu, traverse la nuit pour retrouver Achille dans un camp endormi.

Ce fragment d’Iliade qui apparait à la toute fin de la pièce a été le point de départ du metteur en scène. Mais pour qu’advienne cette image de corps ennemis qui prennent soin l’un de l’autre dans le silence, éclairés par le simple halo d’une lampe à gaz, auprès d’un âne placide, il faut d’abord dire le combat, ces fameux corps qui s’affrontent dans la poussière. Pour cela, nul besoin de foule ni de débauche de mouvements. Seulement un espace gigantesque, un terrain vague couvert de gravats, un haut-parleur central qui diffuse des « fragments d’Iliade », descriptions de combats auxquelles ont été soustraits tout noms propres et adjectifs. C’est une voix très neutre – celle du comédien Laurent Poitrenaux – qui débite les faits d’armes d’anonymes « il », « lui » et « eux », les cuirasses transpercées par les lances, les entrailles qui s’échappent des ventres. Tout autour, d’autres haut-parleurs dessinent un paysage sonore, créé en direct par deux musiciens de l’IRCAM : des bruits de sabots qui s’approchent ou s’éloignent, d’oiseaux qui passent, une atmosphère nocturne qui densifie l’espace, le fait exister à 360 degrés.

On entre de plein pied dans ce champ de bataille. Pas de sièges ni de gradins, si l’on veut s’asseoir ce sera dans la poussière. Dans l’obscurité, le public se rassemble autour du seul point de repère, la voix qui énonce les massacres, alors que ses regards se portent vers une partie de l’espace plus éclairée : tout au fond il y a un corps, une silhouette assise, si loin qu’elle en est un peu floue. Elle se redresse et s’avance très lentement vers le public. L’éclairage qui semblait distinguer deux espaces a changé, un projecteur balaie tout l’espace, on ne regardera pas la bataille depuis un espace protégé, on en sera d’intimes témoins. La silhouette est devenue un corps très proche, vêtu non pas comme un héros grec, mais en short de sport et tennis crasseuses, un corps quotidien et une démarche presque enfantine, innocente, à ceci près qu’il y a ce regard énigmatique, ces grands yeux bleus dont l’un dévie et on ne sait plus trop qui est regardé avec insistance, qui sera choisi comme adversaire. Cette présence redessine la position du public, qui s’en écarte ou s’en rapproche. De cette masse, le danseur tire celui contre lequel il va se battre, un homme au regard timide d’abord – on se demande même un instant si ce n’est pas un membre du public – puis se jetant sans hésiter dans le corps à corps.

La voix continue à exposer les actes violents des guerriers pendant que les deux hommes se roulent à terre, dans un combat sans armes. Une lutte à mains nues qui les rapproche de nous, on dirait finalement deux grands adolescents qui jouent à se battre, à s’arracher leurs vêtements : la mort semble bien loin. Puis la voix se tait, les sons qui continuent à emplir l’espace créent une atmosphère sonore abstraite, alors que Thibaud Lac a terrassé son adversaire, qu’il retire ses vêtements d’un air nonchalant et cesse d’être jeune homme pour devenir une créature à mi-chemin entre le dieu et l’animal, renâclant et frottant le sol avant d’entrer dans une danse rituelle.  C’est seulement après cette traversée, pendant laquelle on a vu une silhouette presque banale de jeune homme devenir corps de héros empli d’énergies divines, qu’advient la rencontre avec une figure de vulnérabilité : un vieil homme diminué qui avance lentement, accompagné de son âne, que l’on entend avant de voir apparaitre. Les gestes ensuite échangés dans le silence sont d’une extrême simplicité : passer une éponge sur un corps, porter une fourchette à une bouche.

Daniel Jeanneteau nous rappelle que l’Iliade, ce ne sont pas simplement des corps performants, huilés et cuirassés. On sent ici à quel point le combat peut naître d’une attirance pour un corps, de la volonté de s’en saisir et de s’y fondre, on comprend que de corps brutaux peuvent aussi naître des gestes de soin, une attention portée à l’autre. Et les corps qui disent tout cela ne sont pas isolés sur une scène lointaine, mais à portée de main : on pourrait les toucher, on sent leur souffle, leur odeur. On fait l’expérience de leur humanité.

Vu au T2G – Théâtre de Gennevilliers. Conception, mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau. MusiqueChia Hui Chen, Stanislav Makovsky. Réalisation informatique musicale Ircam Augustin Muller. Lumières Yves Godin. Avec Thibault Lac, Axel Bogousslavsky, Thomas Cabel et la voix de Laurent Poitrenaux. Photo © Mammar Benranou.


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