Créature(s), Cie Moteurs Multiples

Par . Publié le 26/02/2015



Auteurs d’un théâtre contemporain atypique, Lise Ardaillon et Sylvain Milliot nous proposent avec Créature(s) une curiosité qui surprend d’abord par son genre. Basée sur les principes de la tragédie antique grecque pour introduire la science-fiction, la pièce multiplie en nous les interrogations. Entre effroi et fascination, la compagnie des Moteurs Multiples nous transporte dans la fable futuriste d’une post-humanité. Elle soulève là les enjeux vertigineux d’une génération Y en proie aux systèmes numériques. Dès le prologue nous voilà projetés dans un avenir apocalyptique où les humains se déshumanisent au profit d’une intelligence artificielle…

La dimension littéraire occupe une place importante dans ce spectacle : le jeu des comédiens est déclenché par les voix off qui content ce récit épique. Sa particularité est de combiner l’originel au prospectif en utilisant des symboles traditionnels pour représenter le futur. La scénographie est avant tout marquée par un jeu de clair-obscur qui provoque des effets visuels frappants. Des haut-parleurs suspendus sont érigés comme une forêt symbolique dans laquelle évoluent les deux comédiens. Tout comme les bois de cerf portés par l’un d’eux, ces signes apportent un aspect mythologique au décor dépouillé. On peut alors penser à l’histoire de Julia & Roem d’ Enki Billal qui transpose le mythe dans un univers post-apocalyptique. À la manière d’un oratorio, les voix diffusées par les enceintes font office de choeur, relayent unisson et soli des comédiens. Afin de respecter tragédie grecque traditionnelle, ces derniers endossent plusieurs rôles à la fois dans un ordre de représentation précis. On assiste d’abord au prologue avant l’entrée de choeur, puis se suivent les épisodes qui se finalisent par l’exodos (sortie de choeur).

Après Frankenstein et les plus grands succès de la SF comme Métropolis, Blade Runner ou encore les oeuvres de George Orwell et Aldous Huxley, il est évident que la question d’une réalité augmentée se pose à l’ère du 2.0. Des fictions actuelles comme les séries Real humans ou encore Black Mirror explorent d’ailleurs bien cette thématique transhumaniste. Right back et The entire history of you sont notamment des épisodes de Black Mirror qui traitent l’hybridation de l’être humain et de la mémoire informatique. Comme dans la pièce, les rapports sociaux en sont bouleversés, ainsi que nos fondements les plus profonds. Ces créatures questionnent alors les limites de l’humanité dans l’évolution technologique que nous vivons. La menace plane dans nos consciences. Elle pèse sur nos esprits comme un couvercle, pour reprendre Charles Beaudelaire.

Bien que le champs lexical informatique soit parfois un peu dense et puisse nécessiter un temps d’adaptation, la complexité du thème est ici abordée sous un angle original. Le scénario est ponctué de tableaux contemplatifs remarquables, toujours dominés par l’aura de cette forêt connectée. Immergés dans les limbes d’une atmosphère sourde et brumeuse, les dispositifs scéniques créent une expérience esthétique à la fois visuelle et sonore. Toute la subtilité d’une telle représentation étant de signifier l’immatériel, l’écart entre la présence physique et virtuelle des personnages reste parfois difficile à saisir sur scène. Déroutés par un tel saut temporel, la question demeure dans nos réalités : entre programme informatique et intelligence humaine, quelle entité sera plus créature que créatrice?

Vu au Théâtre Les Ateliers à Lyon. Conception, mise en scène, récits, scénographie : Lise Ardaillon, conception, musiques, écritures, récits : Sylvain Milliot. Avec : Roberto Molo, Anne-Schlumit Deonna-Molo. Lumières : Vincent Panchen, image : Brigitte Pelisson. Photo Isa Griot.


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