Cold Blood, Michèle Anne De Mey & Jaco Van Dormael

Par . Publié le 22/02/2016



Cold Blood fait partie de ces spectacles inclassables mêlant de façon originale le septième art au langage chorégraphique et dramaturgique : il s’agit d’un théâtre filmé, animé par les mains des interprètes dans des maquettes miniatures. On connait notamment de Jaco Van Dormael la mise en scène uchronique du film Mister Nobody. Quant à Michèle Anne De Mey, son travail provient d’une vision de la danse contemporaine qu’elle a pu partager avec Anne Teresa De Keersmaeker lors de créations telles que Fase. Issus respectivement du cinéma et de la danse, les créateurs font de leur performance une petite merveille qui redouble d’inventivité.

Les ficelles du film d’animation sont offertes à la vue du spectateur, la scène étant partagée entre le tournage et la projection à l’écran, ultime représentation de cette fabrique d’images. Cette « Nano-danse » interprétée en directe dans les décors de cinéma est supplée d’effets spéciaux qui viennent amplifier l’illusion d’authenticité. Ces ingénieux trucages font de cette forme théâtrale un méta-cinéma plein de poésie. Au son de Caldo Sangue de Scarlatti (titre italien éponyme au spectacle), au Boléro de Maurice Ravel, ou encore aux airs de Franz Schubert, Janis Joplin et Lou Reed, l’inconscient collectif ne reste pas insensible. Cette fiction originellement construite sans scénario crée un tendre micro-monde qui s’adresse au public de tout âge avec la même malice.

Emerveillés comme des enfants auxquels on raconterait des histoires pour s’endormir, notre esprit vagabonde dans un voyage initiatique pour le moins surréaliste. Cette fable semble répondre à l’énigme suivante : quel souvenir nous resterait-il au crépuscule de notre vie ? Entre rire et fascination, nous assistons au vécu multiple de ces mains personnifiées. Elles apparaissent comme des marionnettes minimalistes représentant le détail en tant que totalité du corps, valorisant le sensible comme une ode à la sensualité. L’intime devient vecteur de l’infinité du génie humain dans ses plus infimes émotions, tout autant que son mode de représentation.

La recette de cette fiction est épatante de créativité et d’adresse. La conception de l’espace scénique et de la nature de la fiction nourrissent la curiosité de l’enfant que nous sommes, ou avons été, par une émouvante simplicité. La variété des décors ne manque pas de nous surprendre, surtout lorsque nous devenons nous-même en tant que spectateur l’arrière plan de l’un des cadrages. La précision des procédés cinématographiques dévoilés demeure aussi étonnante que l’action en elle-même. Bien que la gestuelle prédomine parfois au détriment de la scénarisation, le spectacle nous marque grâce à son impact visuel. À la manière des films de Michel Gondry ou aux récits de Boris Vian, cette esthétique du bricolage poétique nous amène de manière très efficace dans un univers onirique dans lequel on voudrait prolonger la fiction comme dans nos rêves les plus incroyables. Pourtant le fabuleux voyage prend fin et lorsque la lumière s’allume dans la salle, la sensation de nos pulsations cardiaques nous rappellent à quel point nous sommes bien vivants.

Vu à l’usine C à Montréal. Mise en scène Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael. Textes Thomas Gunzig. Chorégraphie Michèle Anne De Mey et Grégory Grosjean. Lumière Nicolas Olivier. Photographie Julien Lambert.


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