Bigre, Pierre Guillois

Par . Publié le 08/10/2015



« Bon voisin, bon matin », « Mieux vaut choisir son voisin que sa maison ». Autant d’adages populaires qui font du voisinage un sujet riche en imaginaire collectif où puiser les ingrédients d’un spectacle fédérateur. Avec ces trois personnages attachants qui n’ont semble-t’il choisi ni leurs maisons ni leurs voisins, exhibant leur quotidien poétiquement grotesque au sein d’un appareil scénographique bigrement astucieux, Pierre Guillois ne s’y est pas trompé en croquant cette pomme à pleines dents, laissant tout de même parfois un léger goût de déjà vu. Du reste, « les pommes du voisin paraissent souvent les plus vertes ».

Sur le palier du dernier étage d’un immeuble continuellement en travaux, trois chambres de bonnes se disputent l’espace sous les combles, partageant un couloir étriqué et des toilettes communes. Emergeant de sa routine et de la rampe d’escalier, un grand barbu débraillé achemine tant bien que mal ses courses dans son 5m2 de bric et de broc, palais-taudis du désordre organisé. A son tour, le voisin triomphe de l’ascension escarpée et rentre chez lui. Costume impeccable, intérieur aseptisé, mobilier high-tech, tout l’oppose à Pierre Guillois, qui joue le premier larron. Tandis que l’un se débat contre sa gaucherie guignarde qui provoque des réactions en chaines malheureuses mais drôlement inévitables dans son capharnaüm de foyer, l’autre s’affaire à lui subtiliser ses quelques vivres à travers la bouche d’aération avant de s’adonner à son petit plaisir : le karaoké japonais de chansons françaises. L’équilibre de cette presque-colocation des deux comparses tient ainsi à leurs monotonies solitaires et leurs belles fantaisies. C’est alors que le troisième appartement, qui dormait jusque là sous un amas de plastiques, retrouve sa locataire oubliée. Une jeune femme, voyageuse lunaire, petite précieuse mal dégourdie, vient déranger le voisinage et la vie reprend quelques couleurs pour les deux casaniers. S’ensuivent une foule d’histoires triangulaires entre les trois voisins où se croisent l’amour, l’indifférence, les querelles, les invitations à diner et les tapages nocturnes.

Outre la performance des trois acteurs qui assurent ce spectacle millimétré en soutenant un jeu profondément burlesque sans la moindre parole, le coup de génie tient à l’architecture d’intérieur stupéfiante de la scénographie. La panoplie de machineries et d’accessoires s’arbore sans relâche avec une multitude d’effets qui permettent à ce huis-clos de nous surprendre en permanence et d’ouvrir le champ des possibles aux propositions du metteur en scène et des comédiens. À cette profusion d’astuces, le décor s’habille et s’enrichit de son pour faire vivre à la fois le hors-champ et l’indicible des personnages. Le traitement cinématographique du rythme, tout en flashs et micros-saynètes, trouve ainsi une place confortable dans ce système poético-comique et cette configuration scénique. La triste solitude des vies de clapiers se trouve alors tamisée par toutes les frasques extravagantes des trois proches, révélées par ce palier, théâtre d’une belle humanité sous les combles. Même si certaines situations laissent présager leurs rebondissements trop prestement et que l’humour manque parfois de subtilité, on garde en mémoire l’imagination débordante du dispositif scénique, comme celle de Pierre Guillois qui a su extraire la substance grotesque et poétique des solitudes voisines.

Vu au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Conception et mise en scène Pierre Guillois. Co-écriture et interprétation Pierre Guillois, Agathe L’Huillier, Olivier Martin-Salvan. Assistant artistique Robin Causse. Costumes Axel Aust. Décor Laura Léonard. Lumières Marie-Hélène Pinon. Photo de Pascal Pérennec.


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