La Bête dans la jungle, Célie Pauthe

Par . Publié le 02/03/2015



Dans ce spectacle, Célie Pauthe met en scène La Bête dans la jungle, nouvelle de Henry James adaptée au théâtre par Marguerite Duras en 1962, suivie d’un récit de cette dernière, La Maladie de la mort, paru en 1982.

L’action a lieu dans le très beau décor de Marie La Rocca, véritable tableau qui laisse imaginer l’immensité et les dédales d’un château, la douce lumière venant du parc et en même temps l’implacable enfermement, la solitude inexorable que renferment ces murs. Décor et costumes, tout en nuances de gris rehaussées de quelques notes de couleurs, créent un environnement délicat et étouffant à la fois.

Lors d’une soirée au château, Catherine Bertram et John Marcher se rendent compte qu’ils se sont déjà rencontrés dix ans plus tôt, en Italie. Leurs souvenirs de cette rencontre diffèrent grandement, ceux de Catherine étant nettement plus proches de la réalité. Elle se souvient notamment d’une confidence que lui avait alors faite le jeune homme : il lui avait en effet fait part de son intime conviction, depuis son plus jeune âge, d’être destiné à vivre un événement extraordinaire qui ferait de lui un être tout à fait singulier parmi les autres. John, effrayé que quelqu’un connaisse ainsi son secret, finit cependant par admettre qu’il vit toujours dans l’attente de ce fait crucial, censé bouleverser son existence. S’ensuivent ensuite les rencontres, les discussions entre les deux personnages au fil des années qui passent. Jusqu’à sa mort, Catherine accompagne John dans son indéfectible attente, dans ce qui semble être pour elle un amour sans condition et pour lui une grande amitié doublée d’un profond aveuglement.

Les non-dits et les émotions qui affleurent dans le texte de James sont superbement interprétés par Valérie Dréville, poignante dans sa majestueuse fragilité, tandis que John Arnold campe un John certes emprunté et manquant de discernement, mais parfois avec trop d’évidence.

Célie Pauthe propose une lecture subtile et pénétrante de cette fable sur l’amour manqué – « l’amour perdu avant qu’il soit advenu » -, sur cette relation complexe et déséquilibrée qui se joue entre deux êtres. C’est partagé entre la bienveillance et l’agacement que l’on assiste à cette étrange obstination d’un être humain à chercher en vain ce qu’il a pourtant sous les yeux, face à lui, jusqu’à ce que l’attente se mue soudainement en regret. Il est dommage que la subtilité du texte et du jeu pâtisse des longueurs essoufflées des changements de décors entre chaque scène, comme pour souligner inutilement le temps passé entre celles-ci.

Alors que La Bête dans la jungle s’achève, c’est avec une certaine surprise que l’on voit La Maladie de la mort s’y accoler sans autres manières que l’apparition d’un lit dans le décor. Alors même que John se rend compte qu’il a été incapable d’aimer la femme de sa vie, John Arnold devient le narrateur de la pièce de Marguerite Duras, qui tente vainement de comprendre le sentiment amoureux en analysant l’amour physique, en disséquant le corps de la femme et ses sensations, passant quelques nuits dans une chambre avec une jeune femme qu’il paye pour cela. Le texte dur et cru de Duras répond brutalement, sans ménagement aucun aux évocations de celui de James. C’est cette confrontation qui est réellement intéressante plus que la mise en scène et le jeu des acteurs. L’enchaînement des deux pièces met en perspective les thèmes chers à Marguerite Duras que sont entre autres la difficulté d’aimer et l’incompréhension de l’homme devant la femme, et propose un épilogue sombre au conte de Henry James, en permettant à la douleur indicible qui y est contenue d’exploser dans toute sa violence.

Vu à La Colline – théâtre national. La Bête dans la jungle d’après la nouvelle de Henry James, adaptation française Marguerite Duras d’après l’adaptation théâtrale de James Lord. Suivie de La Maladie de la mort de Marguerite Duras. Mise en scène Célie Pauthe, scénographie et costumes Marie La Rocca. Lumières Sébastien Michaud, son Aline Loustalot, vidéo François Weber. Avec John Arnold, Valérie Dréville et Mélodie Richard. Photo Elisabeth Carecchio.


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