Pelléas et Mélisande, Kazushi Ono / Christophe Honoré

Par . Publié le 18/06/2015



« Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ». Cet aveu d’Arkel, grand-père de Golaud et Pélléas, contient gravement tout l’argument de cette adaptation par Christophe Honoré de la pièce de Maeterlinck mise en musique par Debussy en 1901. Car il s’agit bien ici d’une adaptation plus que d’une simple mise en scène – adaptation audacieuse, intelligente, libre et avisée mais dangereuse.

Alors que le livret originel imagine un décor a priori médiéval dans un château sombre coincé entre une mer agitée et une forêt brumeuse, Christophe Honoré transporte ses personnages et leurs passions dans un univers plus contemporain, enfermés dans un domaine de béton inquiétant, défraichi par le temps et l’écume. Mélisande, recueillie par Golaud, est ainsi introduite dans ce palais aux allures de bunker, mariée à son sauveur, enfermée à son tour. La famille apparemment accueillante révèle des penchants scélérats inspirés par le personnage de Golaud, l’ainé, le parrain accompagné par son homme de main. Pélléas, le petit frère, succombe rapidement aux charmes de sa mystérieuse belle-sœur, gouverné malgré sa petite candeur par ce corps implacable, comme tous les personnages. Les passions sont crues, charnelles, sans concessions. Du grand-père au jeune garçon, tous sont enfermés dans cette tension adolescente de la sexualité, fascinés par cette Mélisande qui ne rechigne pas aux jeux de charmes. Au regard du drame et de son traitement, c’est toujours l’homme qui domine, usant de son pouvoir pusillanime pour fuir sa petitesse face à ses pauvres pulsions. Au centre de ce terrain miné, Yniold, fils de Golaud, jeune homme, vieil enfant à l’innocence tachée par toutes ces démonstrations furieusement maladroites.

Pour illustrer cette claustration féroce des corps, la vidéo – médium cher au metteur en scène cinéaste – impose sa présence tout autant que les murailles grises. En offrant une esthétique de l’hors-champs, du point de vue intérieur, en filmant au cœur du foyer brulant de ces corps enchainés-déchainés, on plonge vers une lecture extrêmement psychologique du sujet, donnant à voir ce que le texte seul ne permet peut-être pas. En cela, on accorde ce geste commun avec le traitement musical qui « traduit toute la mobilité des âmes et de la vie » – pour reprendre les mots du compositeur. Bien sur, les chanteurs sont excellents et leurs figures opèrent un charme véritable sur le spectateur mais on peut tout de même rester dubitatif quant à la place de la musique dans cette adaptation, à l’instar du texte. Tant de liberté face au verbe de Maeterlinck ainsi qu’à l’œuvre de Debussy dans les choix de Christophe Honoré ne pouvaient aller sans encombre. Il y a certes une intention et une esthétique à la sensibilité indéniable dans cette mise en scène, mais le risque de perdre le sens profond d’une œuvre globale ne pouvait s’assumer aussi innocemment dans un opéra encore soumis à tant de codes surannés. Malheureusement, dans de telles institutions, le courage et le génie sensible ne suffisent pas toujours pour y être confortablement installé.

Vu à l’Opéra de Lyon. Direction musicale Kazushi Ono. Mise en scène Christophe Honoré. Dramaturgie Sébastien Lévy. Décors Alban Ho Van. Costumes Thibault Vancraenenbroeck. Lumières Dominique Bruguière. Vidéo Michael Salerno. Orchestre et Chœurs de l’Opéra de lyon. Avec Bernard Richter, Hélène Guilmette, Vincent Le Texier, Jérôme Varnier, Sylvie Brunet-Grupposo et Jean Vendassi. Photo de Jean Louis Fernandez. 


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