Et in arcadia ego, Phia Ménard

Par . Publié le 06/02/2018



La performeuse et metteuse en scène Phia Ménard, le chef d’orchestre Christophe Rousset et le romancier Eric Reinhardt ont mené une fructueuse collaboration pour donner corps à la musique de Rameau. Leur création Et in arcadia ego se veut un spectacle total, opéra lyrique mâtiné de théâtre corporel, porté par une scénographie hétéroclite. L’ensemble est intriguant et sort de sa torpeur la scène de l’Opéra Comique.

La mystérieuse scénographie de Phia Ménard rencontre avec tumulte la musique solennelle de Rameau, magnifiquement interprétée par l’orchestre Les Talents Lyriques, mené par leur chef Christophe Rousset. L’argument de la pièce, projeté sur le rideau de fer qui clôt le plateau, narre une épopée féminine aux allures de conte futuriste, l’histoire de Marguerite, une jeune femme célèbre et douée, désormais vieillarde et prête à mettre fin à ses jours. Sur la scène s’entremêlent jeux baroques d’ombres et de reflets, miroirs scintillants et panneau de projecteurs dirigés vers le public, si éblouissants qu’ils nous contraignent à baisser le regard et nous détourner un instant du plateau. Marguerite, superbement incarnée par Lea Desandres – lauréate des Victoires de la Musique en 2017 – est ici seule en scène, entourée d’un paysage hostile et étouffant.

Un vent glacé surgit du plateau et d’immenses fleurs menaçantes, suspendues depuis les cintres, fondent peu à peu en grosses gouttes qui s’écrasent dans des vasques posées au sol. Les pétales s’assouplissent et se courbent, la corolle fane et se déploie en dévoilant un pistil hérissé. Les mélodies de Rameau rythment le récit de cette vie intense qui s’écoule au son de sarabandes oniriques ou de ritournelles vives et lancinantes. En fond de scène un immense totem glacé : sa silhouette sombre et offensive se disloque lentement avant de s’écraser sur le plateau avec fracas.

Le livret original, quelque peu désuet, est ici magnifiquement retravaillé par Eric Reinhardt pour recomposer un récit plus contemporain, ciselé pour la voix de sa jeune interprète. Lea Desandres module une douce mélopée plaintive et emphatique et se livre à une véritable performance vocale sur le fil, sa voix tendue comme au bord d’un précipice matérialisé par une plateforme au dessus de l’orchestre. À la manière d’un chœur antique les choristes la surplombent, dissimulés derrière un rideau ou sur une estrade en fond de scène : l’espace semble se forclore autour de Marguerite, enveloppée de toute part d’un chant solennel et pénétrant.

Dans un troisième mouvement la narration se fait babil, la syntaxe devient houleuse et le récit s’amenuise jusqu’à ne plus comporter que quelques lettres éparses, comme si les mots fondaient eux aussi et ce tarissement progressif du langage signale la déréliction de Marguerite qui achève sa vie et s’absente progressivement du monde. Elle remonte le long d’un plateau incliné, gravit à reculons une pente inéluctable tandis que son costume, blanc jusqu’ici, progressivement se teinte de noir. N’en demeure qu’une immense bâche sombre qui s’emplit d’air et gonfle jusqu’à envahir toute la scène.

Phia Ménard tente avec Et in arcadia ego de transposer le récit houleux de Marguerite dans la métamorphose progressive de l’atmosphère scénique : il résulte de cette mise en scène audacieuse, quoique sans doute parfois excessive, quelques très belles images et de poignantes sensations mélodiques.

Vu à l’Opéra Comique. Création lyrique sur des œuvres de Jean-Philippe Rameau. Livret d’Éric Reinhardt. Direction musicale Christophe Rousset. Mise en scène Phia Ménard. Avec Lea Desandres. Décors Phia Ménard et Éric Soyer. Costumes et textiles Fabrice Ilia Leroy et Phia Ménard. Lumières Éric Soyer. Photo © Pierre Grobois.


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