La Suite, Vincent Thomasset

Propos recueillis par . Publié le 05/03/2015



Auteur, chorégraphe, metteur en scène, comédien, les casquettes de Vincent Thomasset sont aussi nombreuses que les catégories dans lesquelles nous pouvons classer ses créations. Après avoir signé de nombreuses performances hors plateau, il débute en 2011 une trilogie chorégraphique dont le troisième épisode Médail Décor (2014) est l’occasion pour nous de revenir sur les enjeux de ce projet qui succède à Sus à la bibliothèque ! (2011) et Les Protragronistes (2012).

Médail Décor est le troisième épisode d’une trilogie appelée Serendipity. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de cette série ? Qu’est-ce qui lie ces trois spectacles ?

J’ai tenu à garder un espace de liberté, à côté de créations nécessitant un travail en amont plus important. Durant ma première période de travail (2007-2010), je produisais des formes non reproductibles (performances), très souvent hors des théâtres, sans aucun apport financier. J’attendais d’avoir envie de faire des spectacles. J’appelais ces rendez-vous Topographie des Forces en Présence : ou comment proposer un objet tenant compte à la fois des expérimentations passées, mais également des contraintes inhérentes aux cadres dans lesquels elles s’inscrivent (lieu, budget, temps de travail, etc.). Cette série est pensée comme une prolongation de ces quatre années de recherches tout en proposant des objets reproductibles (spectacles) qui témoigneraient, à un moment donné, de l’endroit où je me situe, avec la possibilité, in fine, de reprendre l’ensemble des propositions, et d’assister à un travail en constante mutation.

Vous commencez Médail Décor en prenant la parole. Vous nous dévoilez votre parcours. Pourquoi ouvrir le spectacle par ce récit autobiographique ?

Parce que je parle, à ce moment précis, je parle, contrairement à tous les objets précédents dans lesquels je ne dis que que des choses écrites. En même temps, cette parole porte en elle la violence de la parole en public, avec un débit très rapide, un corps contraint. Jusqu’ici, je m’étais attaché à essayer de « parler des choses sans en parler », aujourd’hui, j’ai très certainement voulu essayer de parler des choses, notamment de mon parcours, en tout cas, du regard que je porte sur ce que j’ai pu traverser, comment j’ai pu en arriver là, avec l’impression, aujourd’hui, que ce grand mouvement pourrait se résumer en ces quelques mots : « l’arrivée au théâtre ».

Dans cette petite présentation, vous nous confiez que vous aimez les arts plastiques. C’est intéressant de l’évoquer car vos pièces sont très « plastiques » que ce soit dans la scénographie, la lumière et les costumes. Et tout particulièrement Médail Décor.

Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. C’est trop générique. Ce qui est sûr, c’est que je m’appuie sur des éléments concrets : une botte de paille, des cagettes en plastique, un film des années 50. Ces éléments sont là pour structurer un espace, que ce soit l’espace de la représentation, ou encore celui que le spectateur convoque en assistant à un spectacle. Ces éléments plastiques structurent ces deux espaces et fournissent des éléments de réponse (indices, repères, références) qui renvoient le spectateur à sa propre expérience.

Nous retrouvons dans chacun de vos spectacles des séquences où les interprètes sont animés par votre voix. Il y a cette double lecture troublante inte rprète/marionnette, qui est poussée à son paroxysme dans Bodies in the Cellar avec le comédien Jonathan Capdevielle, véritable ventriloque.

Oui, c’est un des outils qui me permet de rentrer dans la machine théâtre en dissociant des éléments généralement indissociés. J’aime à penser que le texte puisse être générateur de dynamiques, comme peut l’être un morceau de musique. De plus, en les dissociant, je laisse au danseur la possibilité de se concentrer sur le travail du corps sans avoir à se préoccuper de savoir comment dire le texte. Enfin j’ai toujours été fasciné par le corps des musiciens : lorsque Jonathan Capdevielle double le texte en direct, le spectateur a la chance de le voir faire corps avec le texte, comme un pianiste le ferait avec son instrument.

Dans Sus à la Bibliothèque ! et Médail Décor les danseurs sont représentés comme des jockeys. Au delà d’un écho personnel à votre propre histoire, j’y vois également une sorte de monstration de la relation chorégraphe/danseur.

Tout à fait ! J’y rajouterai une dimension extrêmement ludique, avec cette capacité cruelle qu’ont les enfants à jouer aux adultes. J’ai connu, en tant qu’interprète, l’étrange sensation de devoir se fondre dans le désir des metteurs en scène, faire corps avec leurs problématiques. Aussi, l’équitation me permettait de remettre en jeu ce rapport d’autorité qui peut exister, en le mettant cette fois à nu, l’équitation étant à l’origine un art martial (dresser son cheval pour la bataille).

Vos pièces ne sont ni des spectacles de danse, ni des spectacles de théâtre, ni des performances. Il y a une très belle expression que vous avez utilisée dans un entretien il y a quelques années pour parler de votre travail : « Des formes par accidents ».

Ou c’est tout à la fois. J’avais employé ce terme lors de mes premières expériences. À l’époque, je me méfiais de pas mal de choses, notamment de cette dynamique de pensée qui consiste à « avoir une idée ». Je trouvais qu’ « avoir une idée » pouvait être aussi vain et suspicieux que vouloir créer un objet. Aussi, le principe de « forme par accident » m’en prémunissait. La deuxième raison était plus pragmatique. J’ai commencé à travailler dans une formation au sein d’un Centre Chorégraphique National alors que je n’étais absolument pas danseur. C’était donc un moyen de créer des formes sans aucune technique préalable, avec toute une série de contraintes (cf Plugs, No Camera et Laars & Co). Enfin, je pourrais croiser le principe de « formes par accident » avec la notion de sérendipité : ou comment arriver à un endroit en prenant une direction que vous découvrez en voulant aller à un autre endroit.

Peut-on lire vos pièces comme des fictions autobiographiques ?

Je ne crois pas. En tout cas, je ne les ai jamais pensées en ces termes bien que je m’appuie sur ce que j’ai pu traversé, plus ou moins ostensiblement. Mais comment pourrait-il en être autrement? Il est vrai que dans Médail Décor, je convoque mon histoire à plusieurs reprises, même si parfois, les apparences sont trompeuses. Je pense notamment à ce sujet de rédaction trouvé sur internet qui consiste à rédiger la lettre qu’un enfant écrit à ses parents alors qu’il est en colonie de vacances. Les gens pensent souvent que c’est une lettre que j’ai écrite lorsque j’étais enfant alors que c’est totalement fictif. Les deux prochains projets sur lesquels je travaille actuellement ( dont Les Lettres de non-motivation de Julien Prévieux – ndlr) seront très certainement beaucoup moins autobiographiques, si tant est que cela soit possible.

http://www.vincent-thomasset.com/

Photo portrait – Julie Balagué


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