Emmanuelle Vo-Dinh « Mettre en jeu la communauté pour en révéler son fonctionnement »

Propos recueillis par . Publié le 25/01/2018



Nommée en 2012 à la direction du Phare, Centre chorégraphique national du Havre Haute-Normandie, la chorégraphe et danseuse Emmanuelle Vo-Dinh signe ces propres pièces depuis la fin des années 90. Créée en 2015 au Festival d’Avignon, sa dernière création en date Tombouctou déjà-vu réunit une équipe de sept interprètes, danseurs, comédiens et musiciens.

Rétrospectivement, retrouve-t-on des analogies entre vos pièces ?

Il y a toujours un sillon que l’on creuse plus ou moins dans lequel se trouvent des récurrences fortes, mais j’aime aussi explorer d’autres chemins qui permettent de donner d’autres formes. Ces vingt années ont laissé apparaitre différents cycles d’écriture qui ont toujours déployé une relation forte au principe de répétition et de variation. Le dernier cycle amorcé avec Tombouctou déjà-vu en 2015 fait clairement apparaître un nouvel enjeu autour de la narration, sans pour autant renoncer à ce principe de répétition.

Comment s’est développée cette nouvelle recherche autour de la narration dans Tombouctou déjà-vu ?

Il s’agissait d’introduire un principe de narration pour mener le spectateur à vivre une situation qui se rejoue mais qui évolue à mesure que la pièce se déroule. Chaque élément qui apparaît, réapparaît sous une autre forme dans la séquence qui lui succède. J’aime travailler la forme d’une pièce au regard du sujet exploré, et la structure qui fait surface correspond de fait à mon regard sur ce sujet. En 2012, j’ai créé un quatuor qui s’appelait -insight- sur l’embrassement. Le sujet lui-même a très vite imposé une dimension narrative qui a servi de support à des principes essentiellement chorégraphiques. Cette première immersion avec l’idée de narration parcellaire a été comme une invitation à explorer un nouveau champ dramaturgique.

Comment avez-vous élaboré la structure de la pièce ?

Je souhaitais mettre en jeu une communauté qui fonctionne en autarcie et qui laisse apparaître toutes les règles du vivre ensemble, avec ses limites, ses obligations, ses impasses, ses joies aussi. La structure était globalement présente en amont mais il fallait en creuser la pertinence en cherchant ensemble au plateau. Le point de départ de Tombouctou était de proposer aux interprètes d’investir un espace, à savoir constituer une séquence inaugurale – un paysage blanc -, où chacun déploie un ensemble d’actions qui sont laissées sans résolutions. Puis cette séquence est amenée à être rejouée avec des enjeux à chaque fois très différents.

Comment cette structure répétitive et le fil narratif parviennent-ils finalement à s’imbriquer ?

Le principe de répétition est purement à l’œuvre, mais il s’architecture avec une narration « prétexte » qui recouvre un phénomène de perception du temps, de lâcher prise, et de relation à l’émotion qui fonctionne avec l’empathie du spectateur pour les membres de cette communauté. J’aime beaucoup ce que dit Roméo Castellucci à propos de la narration : « elle est utile quand elle sert à prendre le spectateur par la main pour l’emmener au bord du gouffre. » Ainsi la question du sens n’apparaît pas immédiatement dans la pièce et les éléments narratifs restent définitivement déconstruits ou trop abstraits, mais tout cela sert à mettre en jeu la communauté pour en révéler son fonctionnement. Cette dernière joue avec des règles qui sont formalisées par un jeu de cartes déployé sur le plateau, cartes qui semblent être tirées au sort par les interprètes à tour de rôle. Chaque règle donne lieu à une séquence de jeu. Au tout départ, les règles étaient inventées par les interprètes lors des premières improvisations. Puis j’ai découvert les « stratégies obliques » de Brian Eno et Peter Schmidt (100 cartes à penser… qui ont été pensées au départ par leurs inventeurs pour relancer le processus créatif). Nous avons alors commencé à travailler avec ces cartes comme règle du jeu, cartes auxquelles nous avons ajouté nos propres devises.

J’imagine que ce processus de création introduit une certaine forme d’insatiabilité propice à de nouvelles écritures du geste à chaque représentation. La chorégraphie contient-elle une part d’aléatoire ?

Il n’y a aucune improvisation à proprement parler, contrairement à ce que pourrait imaginer le spectateur… La pièce est écrite de A à Z et les quelques espaces d’improvisation voulus et possibles sont des respirations entre chaque séquence, permettant aux interprètes de garder de la fraicheur en continuant à se surprendre. Il m’arrive cependant de changer quelques cartes du jeu pour donner un enjeu d’interprétation différent, mais cela ne change rien à l’écriture chorégraphique qui va suivre. L’ordre des séquences est toujours le même, parce qu’il est construit suivant une dramaturgie qui pousse cette communauté vers l’excès et la rupture, aussi l’aléatoire viendrait contrarier cette montée en puissance. C’est assez troublant, parce que beaucoup imaginent que tout est improvisé, alors que c’est une écriture très minutieuse et précise jusque dans les moindres détails. Mais bien évidemment, il y a eu beaucoup de travail pour laisser penser que le hasard est présent.

Le décor minimal évoque une scène d’intérieur. C’est une sorte de huis-clos ?

L’espace scénographique au plateau a été inspiré par le film Dogville de Lars Von trier, générant l’idée que nous assistons à quelque chose qui ne nous est pas nécessairement montré à voir. Il s’agit d’un espace qui pourrait être celui d’une maison, symbolisé par des tracés au sol qui délimitent différents parcours à emprunter. J’aime les espaces qui donnent des contraintes physiques. Pour Tombouctou déjà-vu, je voulais travailler la circularité, la mise en boucle, le retour au même.

Le paysage sonore de la pièce – que vous cosignez avec David Monceau – est créé en live par les interprètes. Pourquoi avoir offert ce double rôle aux danseurs ?

Il y a encore une fois pas mal de faux semblants ! La première boucle musicale est créée en direct par David au début de la pièce dans un espace au plateau baptisé « instrumentarium », d’où part quasiment toute la matière sonore. Ce rapport à la musique forme un tout avec ce qui se passe au plateau, l’idée de quelque chose qui se déroule en direct avec de l’aléatoire. Ce qui est faux, puisque là encore l’ensemble de la structure musicale est écrite, et qu’un ingénieur du son travaille aussi en extérieur les différents espaces sonores. Mais dans Tombouctou déjà-vu, outre cette relation à la musique, les interprètes chantent et jouent aussi. C’est donc une communauté polymorphe, dont par ailleurs deux des interprètes sont comédiens de formation.

Quelle est justement cette communauté ?

La communauté de Tombouctou porte le chiffre sept, c’est donc peut-être celle de la famille ? Mais c’est, au-delà de cela, un prétexte pour mettre en jeu les espaces de liberté individuelle dans le collectif. Nous y retrouvons tout ce qui compose notre société : les notions de pouvoir, d’aliénation, d’exclusion… mais aussi la capacité à trouver du plaisir, à s’émouvoir de peu, à être en capacité de trouver son propre chemin. La forme nécessaire d’onirisme dont témoigne cette communauté dans Tombouctou déjà-vu (et le « déjà-vu » travaille aussi cette part d’inconscient propre à chacun) est aussi là pour s’extraire de la réalité.

Tombouctou déjà-vu. Conception et scénographie Emmanuelle Vo-Dinh. Interprétation Gilles Baron, Maeva Cunci, Cyril Geeroms, Camille Kerdellant, Nadir Louatib, David Monceau, Shantala Pèpe. Création lumière Françoise Michel. Diffusion sonore Hubert Michel. Costumes Salina Dumay. Photo © Laurent Philippe.

Les 30 et 31 janvier 2018, Festival Pharenheit / CCN du Havre Normandie
Le 9 février 2018, TPE Théâtre Paul Eluard à Bezons


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