Thom Luz, Léonce et Léna

Propos recueillis par . Publié le 21/01/2019



Apres une série de pièces originales, le metteur en scène suisse Thom Luz, s’empare d’une oeuvre toute singulière dans le répertoire du dramaturge allemand Georg Büchner : Léonce et Léna. De ce drame romantique écrit en 1836, il ne conserve que l’essence irréelle, la douce étrangeté, dans une version suspendue et délicate. L’histoire se voit donc transposer en une série de tableaux légers et mystérieux, baignés dans une atmosphère sonore riche et à l’image de la pièce, onirique.

Comment avez-vous découvert ce texte de Georg Büchner ?

C’était une suggestion d’Andreas Beck, directeur du Theater Basel (où Thom Luz est artiste associé, ndlr). Büchner est l’un de ses écrivains préférés. J’ai longuement hésité car, habituellement, je ne met pas en scène des oeuvres théâtrales ; je préfère faire mes propres projets ou créations personnelles. Andreas a cependant décelé une grande affinité entre mon univers et celui de Büchner, empreints d’absurdité, de musicalité et de joie mélancolique. L’idée a été alors de retranscrire l’atmosphère particulière de l’intrigue sans la mettre en scène de façon classique, en conférant à la pièce l’aura d’un rêve inachevé, de fulgurances de beauté et d’inattendu à rebours d’une progression dramatique habituelle. Ce texte échappe à la signification classique, c’est comme chasser un lapin blanc dans une tempête de neige. C’est la logique du rêve. Je crois également que cette pièce est inachevée, que l’auteur s’est sans doute précipité de l’écrire pour respecter le délais imposé par une commande…

Comment avez-vous appréhendé cette oeuvre lors des répétitions avec les comédiens ?

J’ai abordé le texte avec le plus d’ouverture possible, en essayant de toujours penser la musique en termes dramaturgiques. Je cherche toujours une seconde signification derrière celle qui se présente en premier. Cette fois, j’ai d’abord eu des idées visuelles, musicales ou chorégraphiques, indépendamment du texte. J’ai ensuite essayé ensuite de déterminer comment cela pouvait être lié au texte de manière subconsciente. C’était comme un travail de détective. Sur le plan technique, j’essaie toujours de communiquer très clairement avec mes interprètes. Il est essentiel qu’ils aient une idée de comment fonctionne ma propre logique, et comment s’y imbriquer, sinon le travail serait trop solitaire. Nous commencions toujours chaque répétition avec de la musique, avec du chant, puis nous essayions de petites chorégraphies, en se basant seulement sur le son, la musique. Si c’était vraiment nécéssaire, nous nous mettions à parler dans un deuxième temps. L’humour a aussi tenu une grande place. L’écriture de Büchner a un esprit particulier… il fait des blagues, mais des blagues désespérées.

Comment avez-vous pensé l’univers musical de Léonce et Léna ?

J’aime lorsque la musique est aussi importante que le texte récité… et le silence, c’est aussi de la musique. J’ai cherché des moyens conférer à la musique quelque chose de spécifique, de solitaire, d’incomplète, d’évasive, de profonde et mélancolique mais aussi pleine d’enjouement enfantin, à l’image des personnages de la pièce. Nous avons scié un piano en deux, physiquement, et puis cherché un moyen de le remonter, musicalement… Nous avons également utilisé une machine à cirer les chaussures pour jouer du violon… Pour moi, c’est une façon de faire très Büchner-ienne, d’échapper à la voie classique, de donner une réponse qui ne répond pas tout à fait à la question.

Contrairement à vos précédentes pièces, Léonce et Léna prend place dans un décor figuratif. En quoi cet espace participe à la dramaturgie de la pièce ?

Je voulais un espace qui pouvait être à la fois une salle du trône, un studio de danse ou un asile d’aliénés. Les personnages peuvent être ainsi des rois et des princesses, des danseuses et danseurs en répétition, ou des patients dans un hôpital psychiatrique, ou bien les trois en même temps. En tant que spectateur, j’aime quand on me laisse libre de faire moi-même des découvertes, de trouver des significations, cachées peut-être. Ainsi, je peux imaginer des choses qui ne se passent pas concrètement sur le plateau… Peut-être que ces personnages sont une vraie famille royale et que leur mariage était pluvieux… et c’est la raison pour laquelle ils sont tous mouillés lorsqu’ils entrent sur le plateau par la fenêtre du décor. Ou peut-être ont-ils eu un horrible accident de voiture quelque part à la campagne et qu’ils cherchent maintenant de l’aide dans un bâtiment abandonné dans lequel ils viennent d’entrer par effraction. Ou peut-être sont-ils des malades mentaux et nous assistons à une sorte de séance de thérapie particulière ? Ou peut-être que ce que nous voyons est simplement un rêve ? Ou peut-être sont-ils morts et voici à quoi ressemble le ciel.

Vos pièces semblent toutes appartenir à un univers onirique bien à vous…

La part de mystère est le dénominateur commun entre toutes mes pièces. Elles privilégient le mystère plutôt que le conflit ou une histoire logique. Je pense que le théâtre doit aussi procurer au spectateur un certain confort, en créant une beauté étrange et fugace. Je défendrais toujours un théâtre qui suggère une nouvelle façon de regarder le monde. Robert Walser (écrivain et poète suisse allemand, ndlr) a dit un jour que le théâtre devrait essayer de réconforter ceux qui sont confus et de confondre ceux qui sont trop à l’aise.

Vu à Nanterre-Amandiers. Mise en scène Thom Luz. Texte Georg Büchner. Avec Carina Braunschmidt, Annalisa Derossi, Elias Eilinghoff, Martin Hug, Daniele Pintaudi, Lisa Stiegler. Direction musicale Mathias Weibel. Costumes et lumières Tina Bleuler. Dramaturgie Katrin Michaels. Son Andi Döbely, Ralf Holtmann. Photo © Sandra Then.


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