Screws, Alexander Vantournhout

Propos recueillis par . Publié le 11/10/2019



Formé en danse et en arts du cirque, le flamand Alexander Vantournhout développe depuis déjà plusieurs années un travail hybride à la confluence des disciplines. Puisant dans de multiples influences, sa pratique explore la relation entre corps et objets à travers de nouvelles possibilités physiques, repoussant les limites de la gravité et du mouvement. Dans la continuité de ses précédentes pièces, sa dernière création Screws approfondit le concept de « corps augmenté » dans une succession de performances in situ et déambulatoires aussi bien virtuoses que ludiques.

Vous avez fait une formation en arts du cirque avant de faire une formation en danse contemporaine. Comment ces deux disciplines dialoguent, s’alimentent, au cœur de votre pratique, votre recherche ?

Dans le studio, je ne fais plus de distinction entre les deux. Ceci n’est pas facile pour mes complices, c’est peut-être pourquoi mes interprètes sont principalement mes anciens camarades. Ma formation en cirque m’a permis de chercher les limites du vocabulaire du mouvement, de rechercher des nouveaux langages. La danse m’a quant à elle appris à improviser, chorégraphier, mémoriser… Je me vois comme un peu une voiture hybride, ou même mieux, une voiture qui fonctionne uniquement à l’hydrogène. J’utilise l’alphabet de mes prédécesseurs tout en essayant d’inventer une nouvelle langue…

Vos pièces sont régulièrement catégorisées « interdisciplinaires » et vous êtes aussi bien programmé/produit par des lieux/festivals de danse contemporaine que des lieux/festivals de cirque… Quel regard portez-vous sur cette « catégorie interdisciplinaire », ou aussi appelée « cirque contemporain » ?

Je regrette un peu qu’on me catégorise dans les disciplines « performance » ou « interdisciplinaire » car c’est une catégorie du « on-ne-sait-pas-nommer », celle dans laquelle on met les artistes qu’on ne parvient pas à qualifier ou à faire rentrer dans des cases prédéfinies… Aussi, je ne sais pas vraiment ce que le mot interdisciplinaire veut dire… Dans les arts performatifs, même les ‘puristes’ comme Lucinda Childs ou Trisha Brown sont à mon avis un bon mariage de plusieurs disciplines. Mon travail contient en effet plusieurs disciplines et l’on pourrait le qualifier de transdisciplinaire avec le cirque. Cette persistance a quelque chose d’exotique sans doute, mais en essence je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de différences. Mes collègues, ma génération aiment inventer des nouveaux mots pour qualifier ce type de pratique transversale mais je souhaite que mon travail soit regardé comme de la chorégraphie, de la circographie… Aujourd’hui, je milite pour que mes pièces puissent être présentées dans plusieurs circuits à la fois : danse, cirque, théâtre… et maintenant, avec Screws, dans les musées aussi…

Dans la continuité de vos précédentes pièces, Screws explore cette idée de « corps augmenté » avec des accessoires. Comment expliquez-vous votre intérêt pour les objets dans votre recherche autour du mouvement ?

En effet, j’aime bien rechercher les possibilités et pas les limites du corps à travers des objets. Je ne m’intéresse pas trop à la manipulation de l’objet ou au théâtre d’objet, mais je suis, en revanche, plus passionné par l’humain et son interdépendance à travers des objets ou prothèses. Les prothèses sont souvent des prolongements de nos membres qui limitent certaines capacités du corps, des savoir-faire mais qui permettent évidemment de nouvelles possibilités. Même Googlemaps ou les smartphones sont des sortes d’extensions de nous… Nous gagnons en orientation avec ces machines, mais en même temps nous perdons la notion du chemin, où l’on est passé, ou nord-sud-est-ouest… Dans le studio de répétition, c’est la même chose : dans Screws, nous utilisons des chaussures à crampons qui sont très handicapantes, elles sont lourdes et ne permettent pas de courber les pied ou de marcher confortablement, mais elle permettent une adhésion parfaite au bois et d’exécuter des positions impossibles à faire sans.

Pour Screws, à quel moment du processus les objets sont-ils arrivés ?

Il y a eu d’abord un va-et-vient entre les textes et la pratique : les deux s’informant réciproquement. Je me suis intéressé à des écrits de philosophes qui ont théorisé l’ontologie de l’objet, tels que Deleuze. Dans Capitalisme et Schizophrénie, tome 2 : Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari différencient l’outil et l’arme. Pour eux, – si je comprends bien leur cheminement de pensée -, l’arme a une activité centrifuge (qui s’éloigne du centre) tandis que l’outil a plutôt des mouvements centripètes (qui se rapproche du centre). Cette analyse a déclenché une envie chez moi de manipuler des objets lourds… Dans l’Antiquité, les Grecs utilisaient des haltères pour le saut en hauteur, les poids leur permettaient de sauter plus loin. J’ai alors commencé à travailler avec des poids de kettlebell ou de medecine ball pour propulser le mouvement, puis j’ai finalement arrêté mon choix sur la boule de bowling. J’aimais bien son utilité première : lancer cette boule dans une ligne droite pour exploser des quilles… Et je vois cet objet aussi bien comme un projectile/outil que comme une arme.

Les accessoires que vous utilisez dans Screws permettent d’explorer et de rendre visible des notions de poids, de gravité… De quelle manière travaillez-vous avec l’objet lors des répétitions ?

J’utilise son principe physique pour influencer mon mouvement. La recherche de mouvement se fait toujours à travers les qualités physiques intrinsèques de l’objet. On recherche comment une boule de bowling de 5 kilos propulse, dévie et contrôle le corps plutôt que l’inverse. C’est lui qui dicte le mouvement de par son affordance (anglicisme emprunté au biologue JJ Gibson, parfois traduit par « potentialité », ndlr) et non le contraire. Il devient en quelque sorte le chorégraphe du mouvement, c’est lui qui co-dirige. Je suis toujours passionné par décoder le potentiel kinésique d’un corps à travers un objet, sans chercher à dompter cet objet ou à avoir le dessus sur lui, mais en restant toujours en communication avec lui. Nous avons ainsi cherché des objets non-conventionnels sans chercher à créer à partir de lui. L’idée n’était pas d’inventer de nouveaux usages mais de les utiliser dans leur utilité, dans leur affordance propre. On essaie ainsi d’accentuer l’affordance de cet objet. Le poids de la balle de bowling au bout du bras vient contrebalancer le fait que les extrémités de l’être humain sont plus légères que le centre du corps. D’ailleurs, en parallèle de cette recherche de mouvement, j’ai découvert qu’un dinosaure, l’ankylosaurus, avait une sorte de grosse massue en os au bout de sa queue qui lui servait aussi bien à se défendre contre des prédateurs qu’à se battre contre les autres mâles…

Tout comme cette boule de bowling, chacun des objets que vous utilisez dans Screws a pour fonction première dêtre un accessoire destiné à une discipline sportive précise…

Je m’en suis rendu compte après coup. Et ils sont également plus ou moins en prise directe avec des particularités physiques animales… Par exemple, j’ai toujours été passionné par les chauves-souris. Leurs pieds et leurs mains sont normalement fermés et les ouvrir leur demande de l’énergie, un peu comme la bouche pour le crocodile. L’être humain, lui, ne peut physiquement pas fermer les pieds… Pour une des micro-performances, deux interprètes se suspendent la tête à l’envers dans le vide à l’aide de chaussures d’inversion – des bottes avec un crochet pour se pendre à l’envers – qui sont normalement utilisées pour le yoga ou le fitness… Nous utilisons pour une autre séquence des crampons – que nous pouvons voir comme des griffes de quadrupède – qui permettent d’avoir plus d’adhésion au sol et d’exécuter des contrepoids avec des angles plus étroits. Pour les séquences sans objet, nous nous sommes inspirés des propriétés physiques de certains animaux : par exemple les gibbons, dont les poignets sont similaires à nos épaules. En suspension, ils savent faire un 360 ° pendu à un poignet. Nous sommes allés chercher quelles matières de mouvements nous pouvions générer en nous étirant pour obtenir un peu de ses capacités, ou quelles types de rotation nous arriverions à exécuter si nos fibula-tibia avaient les mêmes possibilités que nos radius-ulna…

Vos précédents projets étaient pensés pour la boîte noire du théâtre tandis que Screws est volontairement déconstruit, itinérant, prévu pour être présenté dans des lieux inédits…

Même si mes pièces sont la plupart du temps destinées à la scène, j’ai toujours essayé de raccourcir le couloir de la salle au hall du théâtre ou à la rue. Dans mon solo Aneckxander (co-signé avec Bauke Lievens), avec la fausse fin, j’essayais déjà de casser les codes comme l’applaudissement qui clôture un spectacle, puisque je continue de jouer jusqu’à ce que le dernier spectateur quitte la salle… Pour Screws, chaque micro-performance invite à un déplacement et un nouvel angle de vue. En tout, nous changeons cinq fois de dispositifs. Et le tout est repensé à chaque fois en fonction du lieu de présentation. C’est extrêmement libérant de travailler de cette manière-là : chaque endroit est un nouveau cadeau. Ces derniers mois, nous avons joué cette pièce dans une salle des fêtes, dans un vélodrome, dans l’ancien garage Citroën aujourd’hui devenue le musée KANAL à Bruxelles, dans une réserve naturelle, au bord d’une plage…

Vu aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Chorégraphie Alexander Vantournhout, avec Petra Steindl, Josse De Broeck, Felix Zech, Hendrik van Maele, Alexander Vantournhout, Emmi Väisänen / Axel Guérin. Dramaturgie Sébastien Hendrickx, lumière Tim Oelbrandt, technique Rinus Samyn, costumes Anne-Catherine Kunz. Photo Bart Grietens.

Le 13 octobre 2019, Manège de Reims / Les Monuments de France
Les 24 et 25 octobre 2019, Festival Circa, Auch
Du 6 au 8 avril 2020, La Conciergerie / Le 104, festival Séquence Danse Paris
Le 25 avril 2020, Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France


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