Sanja Mitrović, Yes she can !

Propos recueillis par . Publié le 02/02/2015



Installée à Amsterdam, Sanja Mitrović est une artiste d’origine Serbe. Invitée pour la première fois à Paris, elle a présenté SPEAK! au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival Hors-série. Cette performance se présente comme un duel où deux performers s’affrontent dans une suite de discours empruntés aux personnages de notre histoire politique. Chaque spectateur, qui s’est vu confier un petit boîtier à l’entrée de la salle, est invité à voter pour le discours de son choix et participe à l’issue finale de la performance. Sanja Mitrović a accepté de revenir sur la gènese de ce spectacle et répond à quelques unes de nos questions.

C’est la première fois que vous présentez SPEAK! en France, pouvez-vous revenir à la genèse de cette pièce ?

J’ai commencé à penser au spectacle après le discours d’investiture de Barack Obama en 2009. Ce fut un moment fascinant qui semblait offrir une possibilité de changement, un nouveau type d’espoir pour l’avenir. Mais ensuite je me suis demandé « Pourquoi ce discours en particulier, et non tant d’autres? » Puis, après ce premier moment d’euphorie, est venu une réalité décevante dans laquelle cette figure charismatique s’est avéré incapable d’être à la hauteur des promesses d’un tel idéal, un « idéal » discours.

J’étais intéressée par cette situation dans laquelle nous sommes séduits par certaines propositions ou idées. En tant qu’être humain, il est normal de vouloir toujours croire en quelque chose de meilleur. Nous laissons tomber, et puis nous recommençons à espérer. Ce cycle d’espoir et de déception est intéressant parce que, dans un certain sens, il pourrait être considéré comme une pierre angulaire de l’ensemble du processus politique. Cette ambivalence m’a encouragé dans la recherche de la rhétorique des discours politiques. Qu’est-ce que nous recherchons chez eux ? Quels genres de mondes offrent-ils ? Et sur quelles bases, finalement, élisons nous ceux dont le devoir est de représenter nos espoirs et nos attentes ?

Comment avez-vous choisi les discours qui composent le spectacle ?

Je me suis principalement intéressée dans ceux qui pouvaient être considérés comme discours visionnaires ou « idéalistes », énoncés à des moments importants et qui sont devenus plus tard, le symbole d’un moment historique particulier. Par exemple, les discours de Martin Luther King et Vaclav Havel. J’ai également utilisé de célèbres discours militaires, visant à mobiliser et à créer un sentiment d’unité dans les moments de conflit ou de danger, comme les discours de Saddam Hussein et de Winston Churchill. Il était intéressant d’explorer la dynamique entre ces deux fonctions d’un discours politique, qui convergent parfois en un seul.

Vous n’avez rien laissé au hasard puisque vous avez même chorégraphié la gestuelle des mains dans certaines séquences.

J’ai regardé énormément d’enregistrements de différents politiciens dans le cadre de leurs apparitions publiques. Aujourd’hui, la politique est un système affectif très sophistiqué qui est basé sur l’image. Les gestes effectués pendant un discours sont aussi importants que son contenu, et souvent plus. Il y a un riche répertoire de langage du corps, un ensemble de séquences chorégraphiques, qui forment le vocabulaire de la performance politique.

Nous avons également travaillé avec une agence spécialisée basée à La Haye (Ville siège du gouvernement des Pays-Bas – ndlr) qui offre une formation professionnelle aux politiciens néerlandais. Avec eux, nous avons exploré différents styles rhétoriques, des gesticulations, des tons de voix. Un exercice consistait à jouer un texte original, et un spin doctor (conseiller en communication politique travaillant pour le compte d’une personnalité politique – ndlr) nous a offert ses conseils : comment se tenir, quoi faire avec nos mains, et surtout appuyé ça au bon moment pendant les discours.

L’idée de faire voter les spectateurs était-elle présente dès le départ ?

Oui, c’était l’un des points de départ de SPEAK!, et c’est resté un élément conceptuel important tout au long du processus de création. J’étais intéressée par les analyses de ces dernières années qui montrent à plusieurs reprises l’apathie politique et une perte de confiance dans la classe politique, résultant en un taux de participation faible et le désengagement du processus démocratique. C’est particulièrement le cas avec les jeunes, âgés de 18 à 24 ans, pendant les dernières élections générales à travers l’Europe occidentale et les Etats-Unis. Je souhaitais créer une situation dans laquelle l’acte de voter n’était pas que symbolique, métaphorique ou adressé. La participation du spectateur a un rôle décisif et un effet réel sur les résultats de chaque soirée.

Concept/choreographie/direction : Sanja Mitrović. Performance: Matthieu Sys (Geert Vaes) et Sanja Mitrović. Dramaturgie : Jonas Rutgeerts. Décors et lumière : Laurent Liefooghe & Christophe Antipas (LLAC architecte). Son : Luka Ivanović. Costume : Frédérick Denis. Recherche : Friso Wiersum. Production : Sarah Doridam. Photo : Bea Borgers.


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