Sanja Mitrović, My Revolution Is Better Than Yours

Propos recueillis par . Publié le 15/11/2018



À l’heure du cinquantième anniversaire des événements de mai 68, Sanja Mitrović tente, dans sa pièce My Revolution Is Better Than Yours de questionner l’héritage des révolutions politiques et culturelles qui ont façonné la deuxième moitié du XXème siècle. Par quels prismes ces histoires nous parviennent-elles aujourd’hui ? Comment l’historiographie médiatique brouille-t-elle nos perceptions des luttes menées par nos ancêtres ? Comment ces multiples phénomènes révolutionnaires peuvent-ils de nos jours dialoguer ? En juxtaposant une multitude de récits, d’histoires, d’images, d’événements et de personnages, la metteure en scène d’origine serbe questionne le paysage politique actuel et souligne les permanences de certaines des crises que nous traversons.

My Revolution Is Better Than Yours associe et superpose différentes histoires liées à plusieurs révolutions advenues dans les années 1960. Comment avez-vous pensé ce corpus d’événements qui gravitent autour des manifestations de mai 68 ? 

En ce qui concerne un événement aussi largement discuté et médiatisé que Mai 68, dans un contexte tel que son cinquantième anniversaire, il aurait été trop facile de faire appel à une nostalgie béate, ou de faire une appropriation nationale ou locale de ce patrimoine politique. Il nous semblait donc important de trouver un nouvel angle d’attaque, plus irrévérencieux. Plutôt que de revenir, par exemple, sur les tropes bien connus de la France révolutionnaire, je me suis intéressée aux manifestations de 68 comme l’un des premiers phénomènes véritablement mondiaux à l’origine de transformation de nos sociétés. Les manifestations contre la guerre du Vietnam aux États-Unis, les soubresauts nationalistes de l’Europe occidentale et du bloc de l’Est, en passant par les révoltes étudiantes à Belgrade, le printemps de Prague, la crise politique en Pologne, la place rouge à Moscou… toutes ces histoires cristallisent les enjeux de cette époque. 

Comment ces événements mettent-ils en perspective notre histoire contemporaine ?

En approfondissant ce premier cadre de recherche, je me suis aussi rendue compte que, si nous souhaitons comprendre l’héritage de 68 et sa pertinence face aux écueils de notre époque, nous devons l’aborder de manière frontale. Non plus à travers une perspective occidentale, mais à travers le regard d’un réfugié. La question de l’immigration est l’un des aspects les moins soulignés, mais est pourtant crucial sur le plan historique de 68. Les étudiants et intellectuels cherchaient en effet à mobiliser les travailleurs, mais également les communautés immigrées dans le cadre de la révolte générale. L’immigration est aujourd’hui l’une des préoccupations centrales de notre société. Le cinquième «personnage» présent sur le plateau en tant que narrateur général est un immigré soudanais qui a connu la révolution libyenne et ses effets traumatiques. Son histoire personnelle et son point de vue, à la fois sur une compréhension idéalisée de 68 en Occident et sur l’Europe contemporaine, transporte une réalité clandestine, charrie des problématiques auxquelles nous n’osons pas vraiment faire face.

Vous réunissez sur le plateau plusieurs comédiens, tous d’origines différentes. Ils parlent également plusieurs langues. Associer une équipe multi-culturelle était-il une envie présente dès le départ ?

Les événements de 68 sont avant-tout mondiaux. Surtout à l’échelle du continent européen, où les événements semblaient faire partie d’un même réseau nerveux, étaient interconnectés. J’ai donc réunis des artistes qui viennent de France, de l’ex-Yougoslavie, de Russie et d’Espagne. Outre les récits personnels et les témoignages de 68 issus du pays de chaque interprète, d’autres proviennent Tchécoslovaquie, de Hongrie et d’Allemagne. Le spectacle est construit autour de la multitude de voix, avec un certain nombre de noeuds répétés, réfractés et reconnectés à travers différents points de vue. Il me semblait donc important d’entrelacer ces différentes voix dans leur langue d’origine, pour donner à voir la multiplicité de ces luttes, dans différents contextes et par différents moyens, pourtant concomitantes.

Comment s’incarnent ses différentes voix sur le plateau ?

Entre les tentatives de recréation de l’énergie de la révolution et son image esthétique, les interprètes – à mes yeux – suggèrent ce qu’est réellement une révolution – ou ce qu’elle pourrait être. Ils s’approprient les mots des personnages historiques et les réinterprètent de façon inattendue. Ils évoquent l’exil et l’impossibilité de trouver un lieu où s’épanouir pleinement. À travers ces histoires, il s’agissait de faire entrevoir une image de l’Europe d’aujourd’hui : fragmentée, effrayée et aveuglée, observant la tragédie humaine à sa porte et faisant de la discrimination de sang-froid une nouvelle norme morale de notre société contemporaine, dans laquelle l’internationalisme des révolutions passées apparaît comme le vestige d’une autre époque.

Le dispositf scénique fait référence aux décors de cinéma. Quels sont les enjeux de contextualiser la mise en scène dans cet espace ?

Les événements des années 60 comptent parmi les premières manifestations de masse diffusées dans les médias. Ces révolutions visuellement attrayantes et médiatisées était facilement transmissible, largement accessible, et en même temps immédiatement mythologisée et absorbée par le spectacle. Les étudiants français se sont inspiré des manifestations allemandes et nord-américaines, les yougoslaves a ensuite imités les français, etc. En France, dans l’imaginaire populaire, 68 reste indissociablement liée au cinéma. La relation entre la révolution et les caméras a gagné résonance, les « aspirants cinéastes » ont pris conscience que documenter la réalité était aussi une forme d’activité révolutionnaire. Les événements plus récents tels que le Printemps arabe, permettent de se demander si une révolution est encore possible sans appareil photo – ni téléphone mobile – pour l’enregistrer et la diffuser. Ainsi, une pièce sur la révolution trouverait un certain écho dans un décor de film, mis en abyme sur un plateau de théâtre.

Pourquoi le film Viva Maria ! de Louis Malle, en particulier, se retrouve-t-il finalement au centre du spectacle ?

À l’époque de sa sortie en 1965, cette comédie légère a été perçue comme un échec, à la fois au box-office et dans l’œuvre de l’auteur. Le film raconte l’histoire de deux jeunes femmes – Jeanne Moreau et Brigitte Bardot – au début du XXe siècle, qui finissent par diriger un soulèvement révolutionnaire en Amérique latine. Pourtant, dans le même temps, le film s’est avéré être une source d’inspiration improbable pour les dirigeants du mouvement étudiant en Allemagne. Il a été dit que Viva Maria! était le film préféré de Rudi Dutschke (représentant le plus connu du mouvement étudiant d’Allemagne de l’Ouest en 1968, ndlr). Pour moi, ce film reste une œuvre intrigante qui parvient à diffuser clandestinement, à travers un format populaire, une foule d’idées subversives. Le film anticipait également des préoccupations apparues dans les années qui ont suivi sa sortie, et qui, dans l’ensemble, demeurent aujourd’hui irrésolues : celles de l’amour libre, du féminisme, des rapports de genre, des questions relatives à la lutte armée, à la violence, au leadership et à l’autonomie. Les deux personnages principaux du film, nommées toutes deux Maria, personnifient deux aspects de la révolution : Moreau représente le marxisme théorique mais passif, Bardot représente un anarchisme plein de passion, mais dépourvu de théorie. L’objectif de Dutschke était de réconcilier ces deux approches opposées mais interdépendantes. Pour moi, venant d’un pays autrefois socialiste mais radicalement indépendant et non aligné, le fait d’avoir deux femmes à la tête de la révolution était également une idée intéressante, d’autant plus que la majeure partie du récit dominant de 68 est très centrée sur les hommes.

Vous avez été en résidence à Nanterre Amandiers. En avez-vous profité pour visiter l’Université de Nanterre où la révolte a commencé en France, il y a 50 ans ?

Bien sûr. Le contexte dans lequel nous avons travaillé a été en effet particulièrement significatif. Au cours de cette période, nous avons également visité un certain nombre d’universités en Ile-de-France : Paris 8 à Saint Denis, La Sorbonne, Tolbiac, etc. La situation à Paris 8 à l’époque était d’ailleurs pour moi particulièrement intéressante car elle a été initiée et développée en étroite alliance avec la communauté immigrée (de janvier à juin 2018, des migrants et des étudiants ont occupés un bâtiment de l’université, ndlr). J’ai trouvé émouvant et stimulant de rappeler que chaque époque se battait elle-même et que les slogans de 68 ont encore aujourd’hui le pouvoir d’exprimer des revendications progressistes.

Vous développez depuis déjà plusieurs années des projets qui font écho aux réalités sociales, politiques et culturelles. Qu’est-ce qui anime le choix de ces sujets ?

 J’envisage le théâtre comme une pratique cherchant à formuler une compréhension du monde dans lequel nous vivons.La relation entre le passé et le présent est fondamentale pour moi. Cette relation va dans les deux sens, non seulement dans le sens où le passé laisse son empreinte sur le présent, mais aussi dans la manière dont le moment présent colore la manière dont nous construisons l’histoire. C’est à cet égard que la scène, pour moi, doit être un champ de bataille de ces luttes inscrites dans «l’avenir du passé», dans leurs souvenirs, leurs interprétations, leurs représentations, qui tendent vers nos visions spécifiques du futur.

Vers quelle direction votre pratique se tend-elle ?

Je vois ma pratique comme une quête pour comprendre comment donner forme à la complexité d’une expérience collective et personnelle, puis trouver les moyens de la partager. J’ai beaucoup collaboré avec des interprètes professionnels et amateurs. C’est un moyen de préserver la position de la scène en tant qu’espace dans lequel le «réel» peut coexister sous de multiples versions et points de vue et d’entretenir la conscience du théâtre en tant qu’activité sociale.

Vous définiriez-vous donc comme une « artiste politique » ?

Je me demande souvent ce que « l’art politique » peut vouloir dire aujourd’hui. Sa capacité à effectuer un changement réel, à se chevaucher ou à différer serait une échelle de mesure ? Est-il superflu d’imposer une telle responsabilité à l’art à une époque où l’opinion publique et les termes du débat sont dominés par les médias sociaux ? À mes yeux, le théâtre ne doit pas nécessairement être défini comme exclusivement politique. Comme tout autre art, il s’agit d’offrir un reflet de la société. Personnellement, j’essaie de comprendre pourquoi je fais cette production ici et maintenant, précisément à ce moment historique, pourquoi c’est important. Pour répondre à votre question, je ne suis pas sûre d’être une artiste politique, mais j’aime me dire que mon travail l’est.

Conception, texte, mise en scène et chorégraphie Sanja Mitrović. Avec Vladimir Aleksić, Jonathan Drillet, Mohammed Nour Wana, Maria Stamenković Herranz, Olga Tsvetkova. Dramaturgie et recherche Jorge Palinhos, Karel Vanhaesebrouck. Scénographie Élodie Dauget. Lumière Giacomo Gorini. Son Vladimir Pejković. Photo © Martin Argyroglo. 

Les 22 et 23 novembre 2018, La Rose des Vents à Villeneuve d’Ascq / Next Festival 
Les 14 et 15 décembre 2018, KVS – Koninklijke Vlaamse Schouwburg à Bruxelles
Le 7 février 2019, Comédie de Reims / Festival Reims Scènes d’Europe


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