Dans la peau de l’autre, Pepe ‘Elmas’ Naswa

Propos recueillis par . Publié le 20/02/2020



Venu du hip-hop, Pepe ‘Elmas’ Naswa est un jeune chorégraphe de Kinshasa dont le moteur de recherche est la réalité sociale et urbaine de sa ville. Sa première création Dans la peau de l’autre réunit une équipe de jeunes danseuses et danseurs issus des rues de Kinshasa et mêle danses traditionnelles et urbaines. Pepe ‘Elmas’ Naswa partage ici le processus de création et les enjeux sociaux de ce projet chorégraphique, ainsi que la place de la danse en République démocratique du Congo.

Vous étiez au départ danseur hip-hop.  Comment est né votre intérêt pour la chorégraphie ?

Je pratique la danse hip-hop depuis mon enfance, c’était ma passion. Lorsque j’étais jeune, je dansais avant tout pour plaire et avoir du succès, je souhaitais être le meilleur danseur de hip-hop de Kinshasa et de la République démocratique du Congo. J’ai intégré plusieurs groupes de danse à Kinshasa, je faisais des compétitions, des battles, des prestations dans des festivals, des écoles, des églises, des carnavals ou encore lors d’événements privés. J’ai ensuite découvert la danse contemporaine en 2007 auprès du danseur et chorégraphe congolais Didier Ediho, qui m’a pris sous son aile et m’a amené à rencontrer de nombreux artistes. Après 4 ans de travail à ses côtés, j’ai senti que j’avais besoin de devenir chorégraphe, de signer moi aussi mes propres spectacles. Il était important pour moi de développer ma pratique et mon écriture personnelle. J’ai commencé par m’inspirer de la vie quotidienne et des réalités de la ville de Kinshasa. J’ai participé pendant 2 ans à une formation intitulée : « Comment développer la capacité de jeunes futurs chorégraphes professionnels de Kinshasa sur la scène professionnelle ? » où je me suis fait remarquer par les équipes du KVS (Théâtre royal flamand de Bruxelles, ndlr) et de Connexion Kin (Festival international des arts de Kinshasa, ndlr).

Aujourd’hui, quelle place occupe la danse contemporaine dans le paysage chorégraphique en République démocratique du Congo ?

Elle occupe à Kinshasa une place très intéressante mais, pour être sincère, elle reste peu considérée et reconnue par le gouvernement et par les partenaires culturels. Je prends l’exemple des Studios Kabako à Kisangani (chef-lieu de la province de la Tshopo, ndlr.) où est entre autres installé le chorégraphe Faustin Linyekula. Cette structure occupe une place reconnue, plus que dans d’autres provinces de la République démocratique du Congo. A mes yeux, ce sont des ainés chorégraphes reconnus qui ouvrent des portes pour les autres. Ici à Kinshasa, en tant que jeune chorégraphe, j’ai eu la chance de rencontrer Paul Kerstens (collaborateur proche du KVS et coordinateur du festival annuel des arts Connexion Kin, ndlr.) qui accompagne de jeunes artistes congolais… Malgré tout, il faut toujours lutter, se sacrifier et souffrir seul pour être découvert ou s’en sortir tout seul…

Votre pièce Dans la peau de l’autre est née dans votre découverte de la danse du serpent. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette danse et pourquoi elle vous anime ?

J’ai découvert cette danse par hasard en août 2016 pendant une kermesse à Kintambo (commune du nord-ouest de la ville de Kinshasa, ndlr.). La danse du serpent est principalement pratiquée à Kinshasa, notamment dans les quartiers où habitent les jeunes chégués (enfants des rues, ndlr.) lors de kermesses, en boîtes de nuit ou dans des bars. Le fait que cette danse et musique aient été créées par des jeunes chégués et kuluna (jeunes délinquants, ndlr.) m’intéressaient énormément. Toute la folie de cette danse, tous ces mouvements de tumulte, de provocation, de dispute, de rancune et de danger m’inspiraient et provoquaient chez moi l’envie de ramener une lueur d’espoir à cette jeunesse délaissée.

Vous êtes étranger à cet univers. Comment avez-vous saisi cette danse ? Quelle place avez-vous laissé aux interprètes lors du processus de création ?

J’ai souhaité dans un premier temps apprendre moi-même cette danse mais il m’a fallu du temps pour comprendre les codes et me faire accepter dans cette communauté délaissée par la société. J’ai discuté pendant plus d’un an avec ces jeunes, puis je suis arrivé à convaincre certains de travailler avec moi lors d’ateliers. Ce n’était pas évident car j’ai été plusieurs fois menacé par des kulunas, et encore aujourd’hui… J’ai ensuite organisé une audition à Kinshasa avec des jeunes danseurs kinois, dans un atelier d’échange avec ces jeunes délaissés. Aucun des danseurs que j’ai sélectionné ne pratiquaient la danse du serpent avant de commencer le processus de création. Chacun et chacune avait une pratique de danse urbaine, comme le break dance, le popping, le ndombolo, le krumping, etc. C’est pendant des ateliers de transmissions qu’ils ont eu le goût de la pratiquer et de la considérer… J’ai essayé de construire un espace à partir de tout ce que j’avais vécu sur le terrain, comprendre leur contexte de vie, leur comportement pour chorégraphier une forme de réalité qui prend en compte ces questions de pouvoir, de provocation, de dispute, de tumulte, de rancune… J’ai ensuite essayé de leur laisser la liberté de creuser, d’improviser autour de leurs propres réalités pour arriver à entrer dans leur monde, dans leur peau.

Dans la peau de l’autre confère une place très importante à la musique. Quels sont les enjeux de la musique dans cette pièce ?

J’ai dans un premier temps eu une longue discussion avec Serge ‘DJ Samantha’ Boka que j’ai transformé en premier. Il était invité plusieurs fois dans des kermesses et des boîtes de nuits pour qu’il puisse se faire une idée des sons typiques et du climat musical de ces endroits. Il est parvenu à nous proposer un voyage d’idées ramassées par-ci par-là dans ces milieux qui m’inspiraient. Chacune de ses propositions répondait parfaitement à telle ou telle improvisation des danseur·se·s. Et la force avec laquelle il réveillait la scène n’était pas sans rappeler son passé de délinquant. En lui proposant ce travail, j’ai réussi à le transformer et à le libérer de cette prison quotidienne. Contrairement à d’autres chanteurs ou danseurs délinquants que j’ai rencontré tout au long de ce projet, Serge ‘DJ Samantha’ Boka est le seul à avoir accepté de faire des sacrifices, notamment celui de rester pour travailler…

Pourquoi mixer les danses traditionnelles avec les danses urbaines, ou issues des clubs ?

J’aimais l’idée de laisser aux danseurs leur liberté, de trouver du sens dans chacune de leur proposition, de les amener à faire ressortir leur propre langage. Il était question qu’ils n’oublient jamais leur identité dans ce travail de transformation, de dépassement. Cela a donné lieu à des mélanges très intéressants et pertinents. Ce mélange qui associe la danse du serpent et la danse qui émane de soi était un véritable désir. Dans cette forme hybride, je parviens à sentir la paix intérieure et le courage. Elle me permet également d’incarner une écriture nouvelle, unique et personnelle sur scène. Cette danse est destinée à révéler les réalités de ce monde, et surtout celles de Kinshasa…

Avez-vous présenté Dans la peau de l’autre à Kinshasa ?

Je n’ai pas encore présenté la pièce à Kinshasa, j’attends simplement le bon moment. Après la tournée en Europe, Asie et Amérique, je souhaite la présenter dans quelques pays d’Afrique, sur des places publiques, en plein air, dans des centres culturels s’il faut. Je perçois cette tournée comme une mission de sensibilisation pour convaincre d’autres jeunes délinquants passionnés par la danse et la musique, de se laisser approcher… Je rêve de créer une école qui pourrait encadrer des jeunes délinquants, leur offrir un soutien aussi bien psychologique que physique. Et pour être honnête, cette pièce n’est pas encore considérée ni acceptée au Congo. Ce projet n’a pas convaincu le gouvernement ni mes propres frères congolais… Ils pensent encore que ce type de projet avec des délinquants n’aboutira à rien. Or, dans d’autres pays, cette pièce est adorée et plébiscitée. A l’étranger, elle est surnommée « la bombe » tant elle donne envie de voir une nouvelle scène énergique.

Vu à La Friche Belle de mai dans le cadre du Festival de Marseille. Chorégraphie Pepe ‘Elmas’ Naswa. Avec David Bakonese, Serge ‘DJ Samantha’ Boka, Dive Duho, Bel’Ange Hangidi, Chadrack ‘King’ Ngambieni, Trésor Ngonzama, Mardoche Ntua. Paysage sonore Salva Mose. Création lumière Ralf Nonn. Regard extérieur : Ben Fury. Photo Danny Willems.

Du 24 au 26 mars 2020 au 104 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris


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