Mithkal Alzghair « Mon corps est un espace de révolte »

Propos recueillis par . Publié le 07/07/2018



Chorégraphe et danseur syrien, Mithkal Alzghair a suivi une formation à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas en Syrie avant de venir en France pour obtenir le master Ex.er.ce au CCN de Montpellier. La guerre et le contexte politique en Syrie l’ont obligé à s’installer en Europe où il développe une pratique artistique autour de son héritage migratoire. Il remporte le 1er prix du Concours Danse élargie 2016 (organisé par le Théâtre de la Ville à Paris et le Musée de la danse) avec Déplacement, qui questionne son origine syrienne dans un contexte d’exil.

Vous avez commencé à suivre une formation à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas en Syrie en 2001. À cette époque, quel était le statut de la danse en Syrie ?

À l’époque, le département de la danse avait récemment été créé au sein de l’Institut supérieur. Je fais partie de la troisième génération qui y a étudié. La danse en Syrie était encore circonscrite à sa forme traditionnelle et peu développée dans sa forme artistique. Il y avait quelques groupes de danses traditionnelles mais très peu de spectacles chorégraphiques. Après l’année 2000, la danse et le corps ont commencé à entrer dans le domaine du spectacle et du théâtre, comme une forme d’art. Aujourd’hui, l’Institut supérieur d’art dramatique et le département de danse existent toujours, mais la formation et les méthodes sont concentrées sur l’apprentissage technique de la danse classique et moderne. Je pense qu’il existe quelques expériences et tentatives de danse contemporaine, et parfois des représentations de groupes internationaux à l’Opéra de Damas, mais je ne peux pas dire qu’il existe réellement une scène chorégraphique contemporaine…

Pourquoi être venu suivre, en France, la formation du Centre chorégraphique national de Montpellier ?

J’ai notamment quitté la Syrie pour pouvoir me développer dans le domaine de la chorégraphie. Je voulais partir en Europe pour faire des études, et quand j’ai découvert le master ex.e.r.ce, j’ai compris que c’était le cadre de formation dont j’avais vraiment envie. Et c’était le cas ! Le master ex.e.r.ce, c’était pour moi comme un territoire où me planter, pour me mettre sur un axe, pour me positionner comme un artiste, pour me mettre en état de recherche, d’expérimentations et de questionnements.

Pouvez-vous revenir à la genèse de votre spectacle Déplacement ?

Déplacement a commencé autour de mon vécu personnel, d’une transition de statut en France – de celui d’étudiant à celui forcé de réfugié politique – de questionnements sur le non-retour, des effets de la guerre, du déplacement de manière générale, l’idée de déracinement… Je me suis alors questionné sur mon héritage, mon identité et mon origine, dans ce contexte et cette réalité de révolution, puis de guerre et de migration. J’ai vécu le déplacement et je voyais en même temps mon peuple et d’autres peuples se déplacer aussi. C’était pour moi une problématique à la fois personnelle et universelle. J’ai commencé le travail avec un solo qui était pour moi une manifestation individuelle sur scène. Les migrants et leurs déplacements en Europe sont devenus un sujet, une réalité en face de nos yeux. J’ai créé ce solo dans une nécessité de mettre la lumière sur l’individu dans cette réalité de déplacement généralisé. Nous voyons toujours des communautés et des populations mais ne nous voyons pas l’individu.

Déplacement est un spectacle composé en deux parties : un solo, crée en mars 2015 et un trio présenté l’année suivante. Comment ce trio final s’est-il mis en place ?

J’ai commencé avec la forme solo déjà avec l’objectif de continuer le projet avec d’autres danseurs. Je rencontré Rami Farah pendant mes études à Damas, puis nous nous sommes retrouvés dans la même réalité à Paris. J’ai ensuite fais la connaissance de Samil Taskin à Montpellier, nous avons fait le master ex.e.r.ce ensemble. Lorsque je les ai invité à travailler avec moi pour le spectacle, je souhaitais aussi travailler la question de l’identique et du dissemblable, deux syriens et un turc, trois hommes, un groupe mais trois individualités.

Dans Déplacement, vous créez l’image de corps contraints. Comment se sont articulées les questions chorégraphiques et politiques ?

La recherche chorégraphique que je mène s’articule entre les rôles de l’art et du corps sur scène et la réalité politique et sociale qui nous entoure, qui nous affecte émotionnellement, et qui menace notre existence humaine. Je travaille à partir de mon corps, c’est pour moi un espace de révolte et de questionnements, où je donne à voir l’homme dans ses contraintes et son utopie d’humanisme et de paix. Pour moi, l’art est lié à l’universalité. Déplacement s’est construit au départ sur des problématiques personnelles. J’ai questionné mon héritage, qui est en partie l’héritage du corps syrien. Le corps est construit par des contraintes multiples, entre le système dictatorial et ses idéologies, et l’autorité du pouvoir. La révolution, la guerre et le déplacement sont aussi devenus une partie de notre héritage. Ces contraintes peuvent être associées au corps syrien mais, mais elles ont véritablement toujours été des réalités universelles. J’ai travaillé physiquement à partir de la marche, du déplacement, d’un pas de danse traditionnelle qui se transforme et évolue, pour rendre visible différentes images. J’ai exposé ce corps qui se révolte, ce corps concret, cet espace pur pour dépasser les différences de cultures et pour arriver à parler de notre responsabilité d’être humain.

Des chorégraphes originaires de zones de conflits travaillent autour de ces questions politiques et sociales d’héritage culturel, de territoire et de migration. Comment concevez-vous votre travail, au regard de ces questions ?

Je pense que, en général, notre savoir, notre héritage et nos expériences s’infiltrent dans notre travail et dans notre recherche. Je travaille sur la base de mon intérêt pour l’art, pour l’histoire de l’art et pour le rôle que l’art doit tenir dans la vie aujourd’hui. J’ai vécu en Syrie presque trente ans et je vis en France depuis huit ans, donc, pour moi, les questions d’héritage, de culture et de politique, je les conçois de façon universelle. Je suis mu dans cet espace de recherche, de questionnements, de réflexions et d’expression, cet espace imaginaire et fictionnel, qui devient réel et concret par les interrogations qu’il charrie et les représentations qu’il donne. C’est un espace où il est permis de donner une place centrale à ces problématiques. Les questions que je me pose sont liées à ce que je vis et ce que je vois autour de moi, ce qui me touche directement et ce que, je pense, touche l’humanité dans son entier. Paradoxalement, cette universalité est soumises aux contraintes d’un système international, global, mondialisé.

Depuis votre place d’artiste transfuge, quel regard portez-vous maintenant sur les cadres culturels syriens ?

La Syrie aujourd’hui est un pays détruit par la guerre, divisé entre des zones sous le contrôle du régime, des zones rebelles et des zones encerclées – sous les bombardements aveuglants. C’est-à-dire qu’il y a le régime dictatorial qui est encore au pouvoir et qu’il y a en face les révoltes et les revendications, des formes multiples de rassemblements, des expressions individuelles ou communautaires. Nous ne pouvons pas définir ou parler d’une seule culture pour tout un pays d’autant plus s’il est en guerre. En Syrie, la réalité est plus forte que des formes culturelles parce que les gens sont en révolution, dans une grande précarité. Peut-être la question qu’il faut poser c’est : quelle culture et quel avenir attendons-nous pour la Syrie et pour tous les pays en situation de guerre ?

Vos différentes pièces prennent racines dans l’actualité politique et témoignent d’un certain état du monde aujourd’hui. Selon vous, comment se construit l’idée d’un art politique ?

Je suis un artiste. Pour moi, le terme « artiste politique» n’a pas vraiment de définition. Mon statut personnel est celui de réfugié politique et, en tant que syrien, je suis intimement lié à une situation politique. Donc, d’un côté, ma réalité personnelle, comme celle des autres syriens, est devenue politique et de l’autre, l’art qui traite de sujets universels est intrinsèquement politique. Lorsque nous faisons acte de représentation, nous occupons un espace public, donc nous créons des espaces politiques. Dans ces espaces, nous nous adressons aux gens, au public. Par conséquent, nous nous trouvons tout d’abord face à un enjeu personnel, artistique, celui de tenir la représentation, l’écriture chorégraphique et la dramaturgie. Mais en même temps, nous devons être conscients et attentifs à ce qui se passe au même moment, dans le temps réel de la représentation, de la relation aux spectateurs et aux autres danseurs sur scène. L’enjeu principal est donc de parvenir à aller au-delà de nous-même, de nos peurs et de nos conventions, en prenant le risque de nous révolter pour que l’espace de la représentation devienne à son tour l’espace du réel. Entre la fiction et la vie réelle, l’art se manifeste dans le but d’ouvrir les yeux de ceux qui le regardent – les questionne. Donc, en tant qu’artistes, nous avons l’entière responsabilité de ce que nous présentons au public et nous avons un rôle actif dans la vie de la société en général.

Vous créez vos pièces en Europe. Avez-vous déjà pu les montrer au Proche-Orient ? Quelles en ont été les réceptions ?

Nous avons présenté Déplacement une fois à Beyrouth au Liban et j’ai présenté la partie solo de Déplacement à Istanbul en Turquie. Il y avait eu quelques spectateurs syriens dans le public, comme cela arrive aussi parfois en Europe. Pour les spectateurs syriens comme pour les autres, le regard et la réception se construisent toujours de façon individuelle. Je pense que la réception de l’art est fortement liée au contexte dans lequel nous le voyons, ainsi qu’à nos propres références et à nos projections personnelles. Si votre question concerne les spectateurs syriens qui vivent directement la guerre, alors je ne pense pas que les gens qui subissent cette catastrophe ont besoin de voir de l’art. Il y a là-bas des nécessités bien plus urgentes. Pour eux, l’acte de manifester et de se rassembler est beaucoup plus vital que toutes les formes d’art qui pourraient parler de ça.

Déplacement, chorégraphie Mithkal Alzghair. Avec Rami Farah, Samil Taskin, Mithkal Alzghair. Conseils dramaturgiques Thibaut Kaiser. Création lumière Séverine Rième. Photo © Dajana Lothert.


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