Mette Ingvartsen “J’attends vraiment que les artistes subvertissent la définition de la danse”

Propos recueillis par . Publié le 13/07/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Mette Ingvartsen.

Depuis maintenant plusieurs années, le travail de la danseuse et chorégraphe danoise Mette Ingvartsen passe au crible les sexualités. Cette saison, elle a créé to come (extended) avec quinze interprètes – version élargie d’une pièce plus ancienne, to come (2005) – et le solo sadien 21 pornographies. Ces pièces sont deux volets d’un cycle de performances débuté en 2014 intitulé The Red Pieces, abordant les questions plurielles autour des sexualités et des représentations des corps dans la société contemporaine.

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

Je pense que l’un de mes premiers souvenirs de danse remonte à l’âge de sept ans, lorsque j’ai vu le film Flashdance. Je me souviens d’avoir été totalement impressionnée par cette histoire d’une jeune ouvrière qui entre dans une académie de ballet malgré ses difficultés, parce qu’elle dansait sa propre danse et non le ballet comme on l’attendait à l’audition. Un autre souvenir de danse sur scène remonte à l’âge de quinze ans. Mon professeur de danse m’a amenée voir Nelken de Pina Bausch. Je me souviens avoir été bouleversée par la répétition et le minimalisme de la performance, et impressionnée par une scène où le danseur Dominique Mercy réalise une séquence de ballet extrêmement virtuose en criant au public: “What do you want to see ?”.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

Je pense que le plaisir que j’éprouve en faisant des chorégraphies a d’abord été déclenché par le désir que j’ai d’apprendre en général. La possibilité d’inventer des domaines d’intérêts spécifiques et de les explorer seule ou en collaboration avec d’autres m’a toujours semblé être un défi très plaisant à relever. Au début, je voulais juste danser, mais très vite j’ai découvert que c’était ce défi de concevoir les danses et toutes les questions qu’elles charrient qui m’intéressaient vraiment.

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

Je m’intéresse depuis longtemps à une notion élargie de la chorégraphie, où le mouvement n’est pas seulement compris comme le mouvement des corps humains sur une scène. Au contraire, la chorégraphie est quelque chose qui est présente dans toutes les situations sociales et politiques, c’est quelque chose qui participe à la construction de la société dans laquelle nous vivons. En ce moment, je dois admettre que je remets cela radicalement en question. Je pense beaucoup à l’abstraction, au retrait et au refus comme stratégies pour ne pas avoir à représenter le monde tel que nous le connaissons. Ou peut-être, j’essaie simplement d’articuler comment l’abstraction est en fait connectée directement au monde dans lequel nous vivons, où les processus de digitalisation et de dématérialisation changent notre façon d’envisager les corps et leurs mouvements.

En tant que spectatrice, qu’attendez-vous de la danse ?

Après avoir assisté à des spectacles pendant environ 20 ans, je sais que je ne devrais pas m’attendre à être bouleversée par la danse. Ces moments peuvent probablement se compter sur les doigts d’une main, mais je pense que c’est toujours ce désir qui me fait revenir au théâtre. En tant que spectatrice, je suis animée par la curiosité et l’envie de voir des connexions singulières entre les sensations, le mouvement et la pensée dans le corps dansant. Je viens aussi au théâtre pour voir la danse, parce que j’aime ce moment d’être ensemble dans un public, en accordant de l’attention et du temps à ce qui se passe sur scène. Cela a un potentiel en soi que les performances mettent à profit à un degré plus ou moins élevé. Je pense que je m’attends à ce que les performances aient un effet immédiat sur le public, et les spectacles que j’aime le plus sont ceux après lesquels on ne peut s’empêcher de discuter. Et ceux qui dérangent, troublent, nous inquiètent, mais aussi les utopiques qui semblent pouvoir créer un autre mode d’existence que ceux qui dominent le monde. J’attends vraiment que les artistes subvertissent la définition de la danse.

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Je pense que de nos jours, le principal enjeu de la danse, c’est d’étudier les modalités d’existence de nos corps dans une société digitalisée et dématérialisée. D’essayer de comprendre les différentes manières dont nos corps interagissent avec les technologies, dans notre vie quotidienne, ainsi que les formes spécifiques de comportement social que tout cela implique et que nous ne sommes pas encore tout à fait à même de comprendre. Il s’agit d’ouvrir des réflexions autour de l’économie du travail immatériel (dont la danse fait partie) et de comprendre comment faire de la danse un espace pour développer un pratique dans la conscience de ce qui est en train d’arriver à notre corps, au coeur de cette économie. Cela a trait à l’absence de véritable place pour nos corps dans cette société de l’information, du savoir universel. Je ressens la grande nécessité de re-connecter ses discours verbaux et non-verbaux, pour permettre à la danse de se dégager de la position marginale qu’elle occupe, tant elle est sous-estimée par rapport aux autres médiums, comme le théâtre ou les arts visuels. Ou, de façon plus générale, pour rebattre les cartes des hiérarchies entre le langage, le corps et les mouvements.

À vos yeux, quel rôle doit tenir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Je suis pour la défense de l’art comme une pratique expérimentale qui peut remettre en question les codes de la société généralement acceptés. Le rôle de l’artiste, selon moi, est de s’engager de manière critique dans le champ socio-politique, en proposant des pratiques esthétiques qui sont son propre reflet. Cela signifie que l’engagement doit aussi se faire dans le domaine de l’art lui-même, comme une forme d’expression qui diffère de beaucoup d’autres instances de la société, et induit donc un pouvoir de résistance. Je m’intéresse à la façon dont l’artiste produit des positions singulières, qui défient les formes d’expression généralisées ou standardisées telles qu’elles se produisent dans les systèmes dans lesquels nous vivons.

Comment pensez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

Je pense que la danse a toujours existé de façon sociale et qu’elle continuera à l’être dans le futur. Il en va de même pour la performance et l’art en général. Mais ce que je crains actuellement, c’est que les institutions, l’espace et l’argent que les gouvernements donnent à la danse à travers l’Europe continuent à diminuer. C’est un danger qui nous guette collectivement et contre lequel nous devons lutter si nous ne voulons pas nous retrouver dans un monde où toutes les expressions artistiques, dont la danse, finiront par être entièrement contrôlées par des logiques commerciales de consommation.

Photo © Johan Poezevara & Fabien Sylvester


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