Mette Ingvarsten « Sexualité, nudité et plaisir dans la sphère publique »

Propos recueillis par . Publié le 16/12/2014



La danseuse et chorégraphe danoise Mette Ingvartsen signe avec 69 positions le premier volet d’un cycle sur la sexualité et de la représentation des corps dans la société contemporaine. Présentée comme une conférence-performance dans un espace d’exposition, l’artiste y questionne nos rapports à la nudité et à la sexualité dans l’espace publique.

69 positions est la première partie d’un triptyque intitulé The Red Pieces. Pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse de ce premier opus ?

69 positions a vraiment commencé, comme je l’explique au début de la performance, avec la lettre que j’ai écrite à Carolee Scheeman le 25 Janvier 2013. Je m’interroge depuis maintenant dix ans sur la relation entre sexualité et espace publique, mais j’ai senti le besoin d’aborder ces questions à travers une perspective historique. Les années 60, avec le mouvement de la libération sexuelle et son lien explicite entre la micro et macro politique, semblaient être un bon point de départ. J’ai écrit à Carolee pour lui demander si elle était intéressée de collaborer avec moi sur une reconstruction de Meat Joy, sa performance de 1964, mais sa réponse fut négative. Sa lettre est alors devenue la genèse d’une réflexion sur la réactualisation de l’histoire et l’importance de son application aux problématiques contemporaines d’aujourd’hui. Mes intérêts se portent également sur comment la distinction entre la sphère publique et privée est en train de disparaître, et comment de nouvelles normes corporelles et affectives prennent place dans notre société.

Nous sommes sur le plateau avec vous, dans un dispositif qui reproduit un espace d’exposition. Quels sont les enjeux de contextualiser la performance dans cet espace ?

J’utilise le contexte d’une visite guidée dans une exposition comme prétexte pour instaurer une relation différente avec les spectateurs. C’était très important pour moi de montrer les performances des années 60 qui sont le moteur du langage chorégraphique que je créé. Montrer des vidéos, des images et des textes sont une façon de rendre les sources disponibles, tandis que dans le même temps, je propose un mouvement opposé à l’introduction de la danse dans les musées en important le musée dans le théâtre.

La nudité et la sexualité sont visuellement très présentes aujourd’hui dans la danse contemporaine et les arts visuels, mais rarement de manière analytique et réflective.

Je pense que dans la nudité sur scène est en effet très souvent utilisé comme un effet et non comme un sujet de recherche. J’essaie de réfléchir sur les différentes formes de performance que j’ai vu récemment et celles qui me viennent à l’esprit ont toutes des approches différentes de la nudité. Une façon de travailler avec la nudité et de la sexualité (peut-être la plus ancienne mais toujours la plus efficace) est l’effet de choc. Une autre approche pourrait être de traiter le corps comme un objet, ou la nudité comme un fait plutôt qu’un effet. Et puis, il y a peut-être une troisième voie qui s’exerce à démanteler les notions de nudité et de sexualité auquel nous nous référons, ce qui est la catégorie dont je me sens le plus proche en lien avec mon travail.

Ce n’est pas la première fois que vous apparaissez nue sur scène, ou que vous abordez la question de la sexualité dans votre travail.

Mes pièces réalisés entre 2003 et 2005 sont liées à des questions de l’affect, de la sensibilité et de l’expressivité. Cette connexion entre les corps sexués et la formation de l’identité à travers les codes de genre était à l’époque un questionnement très important pour moi. Aujourd’hui, je suis plus préoccupée par la relation entre la sexualité, la nudité et le plaisir dans la sphère publique. La question de la manipulation affective et de la maîtrise corporelle dans l’ère du capitalisme affectif est à mes yeux très frappante. Ce processus de dématérialisation du corps entraîne de nouvelles formes de « travail immatériel » et stimule mon intérêt pour la nudité.

Quels sont les enjeux de la proximité avec les spectateurs ?

Dans 69 positions, je travaille sur quelque chose que j’appelle « soft choreography ». Cette expression est une autre façon de nommer la chorégraphie sociale, mais sans le dire ! Je suis intéressée par les formations collectives qui sont produites par la proximité et l’intimité. Je m’intéresse également aux distances et au malaise d’être très proche d’un corps nu, malgré mon approche non conflictuelle avec les spectateurs. Quand j’interprète cette pièce, j’éprouve des réactions très différentes ; certains soirs le public participe et un sentiment de solidarité émane du groupe, d’autres soirs un sentiment de malaise prend le dessus et le problème de la participation, ou plutôt de non-participation, est mis en lumière. Qu’est-ce qui nous rend capable de participer, d’agir ensemble vers un objectif commun ? Pour moi, ce sont des questions politiques qui vont au-delà de la sexualité et de la nudité.

Pendant le spectacle, vous proposez à quatre personnes de participer à une chorale orgasmique avec des écouteurs dans les oreilles, mais les spectateurs parisiens étaient très timides.

À Paris, la participation était en effet particulièrement difficile. J’ai présenté hier soir 69 positions à Montpellier et les gens se sont portés immédiatement volontaires. Je ne pense plus que les Français sont contre d’avoir des orgasmes collectifs ! En général, ça dépend vraiment du public spécifique chaque soir, plus que de la nationalité. Peut-être que le contexte de chaque théâtre joue également un rôle…

Avez-vous une idée de comment vont s’organiser les deux prochaines parties du triptyque The Red Pieces ?

Je fais actuellement un workshop avec vingts danseurs au Centre chorégraphique national de Montpellier et nous allons présenter une performance dans une semaine. Cette restitution sera une sorte de pré-version de la prochaine pièce que je prépare pour septembre. Je prolonge le travail déjà entrepris dans 69 positions, je suis très curieuse de voir ce qui va se passer. Les questions du groupe, les formes de solidarité qui peuvent en émerger et comment les pratiques sexuelles peuvent être détournées à travers eux, ces problématiques continueront d’être au centre de mes recherches. Ce qui sortira, le temps le montrera.

Conception, chorégraphie et performance Mette Ingvartsen. Lumières Nadja Räikkä. Scénographie Virginie Mira. Son Peter Lenaerts. Dramaturgie Bojana Cvejic. Traduction Wilson Le Personnic. Photo Kaaitheater © Danny Willems.


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/mette-ingvartsen-69-positions/