Marion Siéfert, Pièce d’actualité n°12 : DU SALE !

Propos recueillis par . Publié le 18/04/2019



Solo ou duo, sans décors, juste les mots et les corps : en seulement trois spectacles, la metteure en scène Marion Siéfert a su développer un travail autant engagé que sincère, autant minimaliste que généreux. Sa première pièce 2 ou 3 choses que je sais de vous traquait des récits possibles à partir des profils facebook des personnes présentes dans le public et le solo Le Grand Sommeil, avec et pour la performeuse Helena de Laurens, esquissait en creux la présence absente d’une enfant incarnée dans le corps d’une femme adulte. Sa nouvelle création Pièce d’actualité n°12 : DU SALE ! met en scène deux jeunes femmes incandescentes : la danseuse hip-hop Janice et la rappeuse Laetitia, véritables diamants bruts que Marion Siéfert révèle dans un double portrait aussi brutal que sensible. Rencontre.

Pièce d’actualité est un programme de commandes à des artistes, initié par La Commune en 2014. Vous venez de signer la Pièce d’actualité n°12. Qu’est-ce qui vous a motivée à accepter cette proposition ?

J’ai eu la chance de voir plusieurs pièces d’actualité avant d’être artiste associée à La Commune. C’est une idée qui m’avait tout de suite intéressée. La seule contrainte est de créer à partir des territoires d’Aubervilliers et de la Seine-Saint-Denis, des questions qui les traversent, des personnes qui y vivent. Je me suis dit que c’était un cadre génial pour partir à l’aventure, me déplacer, rencontrer des gens que je n’aurais sans doute pas connus autrement, créer sans définir à l’avance ce que je cherche, forcer le destin. Souvent, on nous demande d’exposer un projet avant même de l’avoir réalisé, d’avoir des idées suffisamment convaincantes pour qu’elles puissent fédérer des institutions et des producteurs – en un mot, on nous demande de partir de certitudes, de ce que l’on connaît déjà. Et bien, pour  DU SALE !, je voulais justement me perdre, en savoir encore moins que d’habitude, me confronter au chaos. Mon seul moteur, c’était de trouver des personnes selon mon cœur, autour desquelles j’allais créer la pièce. Il y a aussi autre chose : j’ai collaboré avec le réalisateur Matthieu Bareyre sur le long-métrage documentaire L’époque (actuellement en salle, ndlr). Entre 2015 et 2017, il est parti avec sa caméra et l’ingénieur son du film dans les rues de Paris, la nuit, pour filmer la jeunesse. Avec l’idée que c’était en faisant confiance au hasard, sans savoir précisément ce qu’il allait trouver et filmer, qu’il allait justement peindre le portrait le plus juste, le plus intime et le plus intense de notre époque. Son geste artistique m’a profondément marquée. Il m’a donné l’envie de me laisser guider par mon désir et de faire confiance à la rencontre. J’ai donc commencé cette pièce sans savoir de quoi j’allais parler, qui allait être sur scène… Au départ, je voulais travailler avec des femmes qui n’ont pas peur de la rencontre physique avec l’autre, des femmes qui cognent, qui donnent des coups et en reçoivent – que ce soit en manifestation, dans la pratique de sports de combat, dans la rue ou dans la vie. Puis je suis allée voir le concert de Kendrick Lamar à Bercy, en février 2018. C’était magnifique : je voyais quelqu’un au sommet de son art. J’ai ensuite passé des jours à n’écouter que du rap, puis finalement ce fut comme une évidence : je voulais travailler avec des femmes qui se battent, avec leurs mots, avec le langage… des rappeuses.

Pièce d’actualité n°12 : DU SALE ! réunit deux jeunes femmes : une danseuse hip-hop et une rappeuse. Comment les avez-vous rencontrées ?


J’avais d’abord envie de comprendre où je mettais les pieds, de découvrir le milieu du rap, d’en saisir les codes. J’avais besoin de sentir l’ambiance des concerts, des open mic, des battles. J’y allais souvent seule et j’abordais les gens, je discutais avec eux. Il y a une ambiance incroyable dans les open mic. On voit de tout : des artistes qui rappent depuis 10 ans et qui viennent y rôder leurs nouveaux textes, des petits nouveaux qui prennent le micro pour la première fois, des gens qui se foirent, d’autres qui cassent la baraque. J’aime être avec toutes ces personnes qui partagent leurs textes, qui s’écoutent tout en s’encourageant, en se transmettant de l’énergie, puis qui se battent pour avoir le micro. Une fois que c’est fini, tout le monde se retrouve dehors et ça freestyle pendant des heures dans la rue. Un jour, je suis tombée par hasard sur une battle de danse et j’ai vu Janice danser. J’étais impressionnée par sa manière de composer en temps réel, de juxtaposer dans sa danse des émotions très différentes, si bien que l’on peut passer en un quart de seconde du défi à la joie, de la douceur à la colère. Je suis allée lui parler juste après, elle était encore toute essoufflée. Elle était à l’époque en train de préparer son bac de danse en candidat libre, alors je lui ai proposé de l’aider. Nous avons travaillé plusieurs fois dans un studio au théâtre. J’étais très impressionnée par ce qu’elle faisait, c’était très intense et très généreux. Je me souviens que, lors de nos premières répétitions, j’avais la sensation d’assister à quelque chose de rare, tellement elle était honnête et sincère avec ce qu’elle cherchait. Après quelques mois, j’ai fini par organiser un casting pour trouver ma rappeuse. Une trentaine de rappeuses se sont présentées et parmi elles, Laetitia. Je me suis retrouvée face à une artiste, à quelqu’un qui ose dire « je », sans se cacher derrière des idées, des postures ou des faux-semblants. Je lui ai parlé de ma démarche et j’ai senti qu’elle comprenait, qu’elle acceptait, elle aussi, de partir en création, sans savoir à l’avance ce qui allait en ressortir, qu’elle avait envie de mettre sa peau sur la table. Je sentais aussi qu’elle voulait jouer, être mise en scène. Et puis, parmi toutes celles qui sont venues, c’est celle dont le désir était le plus affirmé.

Comment se sont déroulées les répétitions avec Janice et Laetitia ?

Dès le départ, il était clair que j’allais créer le spectacle pour elles et avec elles. Je suis partie de leur art, des éléments qu’elles me donnaient en répétition, de leurs désirs. Mon idée de base était d’organiser leur arrivée au théâtre, que la pièce soit comme un écrin pour les artistes qu’elles sont, tout en leur donnant les clés pour qu’elles s’emparent pleinement de la scène, y déploient toute leur puissance. Je filmais toutes les répétitions. Tout mon travail a été de repérer les pointes saillantes, de creuser autour et de préciser avec elles, sans relâche, ce qui se formulait pendant les répétitions. C’était comme un puzzle et les pièces se sont peu à peu assemblées pendant les 9 mois qu’a duré la création. J’ai essayé différentes stratégies pour arriver à construire les scènes qui me semblaient centrales : parfois c’est par le détour d’un personnage de théâtre (Lady Macbeth, ndlr), que j’ai obtenu l’explosion de violence autour de Mlle Cécile ; d’autres fois, c’est en creusant autour d’une formule (« moi j’ai toujours rêvé de jouer Pretty Woman, mais sans le mec et sans la pute ») et en allant chercher un costume avec lequel Laeti puisse jouer. Janice laissait les répétitions infuser dans sa danse. J’ai été très rapidement impressionnée par sa manière de s’emparer des émotions qui traversaient la création et de les transformer de manière quasiment immédiate dans sa danse. Elle n’est jamais dans l’effet mais parvient toujours à relier la salle à ce qui se passe sur scène. Pour moi, son rôle est proche de celui du chœur dans la tragédie antique. Elle vient prolonger des émotions, structurer l’espace. Elle poursuit dans sa danse ce que j’essaie de faire dans mes pièces : entrer en relation. Elle est comme une interface extrêmement sensible entre les spectateurs et Laetitia. J’étais aussi très attentive à ce qui se jouait pendant ce long processus de répétitions. Je voulais que les spectateurs puissent ressentir comment cette création venait transformer nos vies, comment elle venait lier nos destins.

Vous puisez la matière de votre travail chez l’autre, vos interprètes, ou le public. Peut-on voir vos pièces comme des portraits ?


Il y a mille manières de faire le portrait des gens. Je crois que lorsque je commence une pièce, j’ai dans la tête quelque chose qui ressemble à un tableau de Francis Bacon. Un portrait, mais dans le mouvement. Un portrait, mais tailladé par les émotions les plus effrayantes, les plus inavouables. Un cri, un cauchemar, une personne, mais au bord de la folie. J’ai besoin de sentir le gouffre qui est sous nos pieds. La peur d’être qui nous sommes. Dans le film de Kurosawa, Le Château de l’Araignée, inspiré de Macbeth, Lady Macbeth invite Macbeth à regarder dans « le fond de son cœur », à se confronter à la monstruosité de son ambition, en un mot : à se connaître soi-même. Des rappeurs comme Damso ou Kendrick Lamar m’ont beaucoup aidée. Lorsque j’écoute leurs textes, c’est eux et à la fois tellement plus vaste qu’eux. On sent que c’est traversé par le vécu, mais il n’y a pas d’éléments qui vont être explicatifs. C’est d’emblée traversé par le jeu : avec les codes, avec les mythes, avec les figures. Quand j’écoute ces deux artistes, j’ai l’impression de voyager dans leur âme : c’est beaucoup plus spirituel qu’une collection de détails factuels ou de ce que, au théâtre, on qualifierait de « documentaire ». Le rap a parfaitement compris comment transformer la brûlure des vécus en rythme et en poésie. Je voulais qu’on ait cette sensation-là sur DU SALE !. Qu’on se débarrasse de la question du documentaire, du vrai et du faux, pour rentrer dans la construction artistique. C’est une autre vérité. Je n’aime pas qu’on m’explique la réalité. Je n’aime pas les biopics, je n’aime pas ce qui réduit quelqu’un à une explication rassurante. J’aime les films de Chris Marker ou ceux de Jean Rouch, les œuvres qui prennent le risque de la rencontre, qui s’aventurent dans l’inconnu.

La femme, son rôle, ses assignations, occupent une place importante dans votre travail.

Et la prochaine pièce sera sur Jeanne d’Arc ! Les rôles de femmes sont pourris au théâtre. C’est rare de trouver des rôles où le personnage féminin n’est ni une victime, ni le simple faire-valoir du héros masculin. Lorsque, plus jeune, je préparais les concours d’entrée dans des conservatoires – que je n’ai jamais eus -, je m’arrachais les cheveux. Exceptés quelques personnages, c’est le désert. Il y avait bien Phèdre, Lady Macbeth, Anna Petrovna chez Tchekhov… Même dans la plupart des mises en scène contemporaines, les femmes sont minoritaires et leurs rôles ne sont pas très intéressants. J’aime aussi énormément travailler avec des femmes. J’ai grandi avec une sœur qui a un an de moins que moi et je pense que, inconsciemment, je cherche à retrouver l’intensité de cette relation sororale dans mon travail. Je crois aussi que les femmes séparent moins les différents aspects de leurs vies. Lorsqu’on lit l’autobiographie de l’anarchiste Emma Goldmann, on voit qu’elle ne fait aucune distinction entre sa passion pour la politique et celle pour les hommes qui ont marqué sa vie. Elle n’essaie pas de jouer au « grand homme », de mettre ses émotions sur la touche. Au contraire, c’est dans la confusion de ses sentiments, qu’elle parvient à démêler ce qui l’anime, à tracer sa route et à vivre la vie qui lui ressemble.

Vu à La Commune CDN d’Aubervilliers. Conception, texte et mise en scène Marion Siéfert, avec Janice Bieleu et Laetitia Kerfa aka OG Laeti. Collaboration artistique Matthieu Bareyre, lumière David Pasquier, son Patrick Jammes costumes Valentine Solé. Photo © Willy Vainqueur.


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