Marcos Morau « L’art nous sauve de la réalité »

Propos recueillis par . Publié le 18/08/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Marcos Morau.

Délié de toute inscription disciplinaire, le chorégraphe Marcos Morau fonde en 2005 la compagnie La Veronal, qui fait aujourd’hui office de pilier dans le paysage artistique espagnol. Visuel, formel, creusant la chorégraphie comme le cirque et le théâtre d’objet, le travail de Marcos Morau élabore des images fortes et passionnées, comme des grandes fresques spectaculaires et baroques. Sa nouvelle création Pasionaria sera programmée pour la première fois en France en avril 2019 au Théâtre National de Chaillot.

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

Je ne suis pas vraiment danseur, et les souvenirs de mon enfance liés à la danse sont plutôt confus. Au moment où j’ai compris que le mouvement du corps pouvait représenter une forme d’expression artistique, je devais avoir quatorze ans. J’avais dans ma famille un gymnaste professionnel, je me souviens que nous étions allés voir une compétition qui avait provoqué chez moi un grand intérêt qui résonne encore aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

Il a toujours été certain que je voulais inventer des choses par moi-même, des situations, des chorégraphies, des films, des conversations … Je ne savais pas très bien quel canal était le bon, si je devais me concentrer sur le théâtre, le cinéma, les objets… Lorsque j’ai fini ma dernière année de lycée, j’étais déjà très créatif : je ne me suis jamais posé de questions sur mon futur, ou ma vocation. En 2000, tous mes amis se sont installés dans la grande ville pour suivre les rails d’une carrière et je les ai suivi pour m’inventer une route qui n’existait pas encore.

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

Je ne défends rien du tout, je suis simplement intéressé par le sentiment de liberté, de ne suivre aucun chemin déjà tracé. Je m’intéresse à la création de manière générale, sans limite, et il m’est égal qu’il s’agisse de mots, de mouvements, de robots ou de feux d’artifice. Je crois fortement en un art qui soit ancré dans mon temps, et ce temps doit s’ancrer lui-même dans tout et rien à la fois.

En tant que spectateur, qu’attendez-vous de la danse ?

J’ai toujours été un très mauvais spectateur de danse. Je préfère me confronter aux autres médiums, ils me sont plus confortables et je me sens plus ouverts devant des oeuvres exposées dans un musée, ou devant un film. Je vais très rarement voir de la danse. J’écoute mes collègues me raconter ce qu’ils voient, et cela me suffit. J’ai encore des souvenirs géniaux, imprimés sur ma rétine, de spectacles de danse que j’ai pu voir, qui ont profondément marqué ma vie, ce sont comme des cadeaux que je garde. En grandissant et en devenant artiste, j’ai perdu tout intérêt à aller voir ce que font les autres artistes, dans le champ de la danse.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Je crois que l’art est strictement nécessaire parce qu’il nous sauve de la réalité. En tant que spectateurs, en tant que créateurs, c’est une libération et une nécessité. Je pense que la scène est un des derniers espaces intrinsèquement politique, qui permet de créer sa propre révolution, ou plus simplement d’hurler sur le monde.

Comment pensez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

La danse du futur commence maintenant. Chaque instant qui passe est d’ores et déjà avalé par le futur. Si je me projette en 2025, je ne vois pas beaucoup de changements, une hybridation des différents langages a déjà commencé depuis plusieurs années, tout a déjà été résolu, épuisé. J’imagine le futur comme un temps où nous devrons nous confronter à l’idée d’absence formelle, et où le concept, l’idée pourra briller d’autant plus pour elle-même. Ou alors le formalisme sera un monstre qui dévorera toute idée. Je ne sais pas, mais je pense que nous avons déjà commencé ce travail.

Photo © Edu Pérez


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