Malika Djardi, Horion

Propos recueillis par . Publié le 04/04/2018



Créée en 2016 aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis, Horion est la deuxième pièce de Malika Djardi. Après un premier solo documentaire aux enjeux biographiques, la chorégraphe signe un duo abstrait et poétique avec le danseur Néstor García Díaz. Conçue comme une partition aux accents percussifs, la pièce explore le geste du « coup » comme un potentiel plastique, chorégraphique et musical. Malika Djardi a accepté de revenir sur les enjeux de cette création et répond à nos questions.

Horion fait suite à votre solo Sa Prière, retrouve-t-on un fil rouge entre ces deux pièces ?

Il n’y a pas de fil rouge à proprement parler. Je crois d’ailleurs que j’avais très envie de ne pas travailler sur le même registre que celui que je traverse dans Sa prière : le biographique, le documentaire. Je voulais aller dans un endroit où l’on ne m’attendait pas et qui pourrait me surprendre aussi en tant que chorégraphe et interprète. Le solo aborde une partie de ma culture : la culture musulmane. Horion prolonge une autre part de culture qui m’a forgée : la « pop » culture. Néanmoins, j’ai retrouvé une façon de fonctionner qui m’est propre : celle du séquençage, du collages de multiples références, celle de l’utilisation des « clichés » aussi. Il y a une fantaisie que l’on entrevoit déjà dans Sa prière et cet intérêt pour ce qu’il y a de dégoutant dans la « pop culture », avec l’envie ne pas me prendre trop au sérieux. Mais un tableau relie tout de même les deux pièces : à la toute fin de Sa prière ma mère évoque le paradis comme une ouverture, comme un autre sujet à aborder dans ces croyances évoquées. Elle dit : « Le paradis c’est autre chose ! Mais avant de parler du paradis, il faut savoir comment on y accède ». Dans cette dernière séquence j’évoque par la danse le tableau Adam et Eve chassés de l’Eden du peintre florentin Masaccio. Entre ces pièces, il y a un regard sur le corps, du « religieux », du « rituel », « cultuel » ou « culturel », dans des formes et registres très différents, avec notamment l’utilisation de la nudité. Il y a également toujours dans mes projets l’idée d’une narration, d’un sous-texte, du langage à questionner. L’idée d’univers parallèles, de croyances plurielles me plaît, pour sortir de nos certitudes sur le monde tel que nous sommes capables de le comprendre et percevoir. Aujourd’hui, avec ma dernière pièce 3, je m’intéresse au genre de la science fiction spécifiquement dans cette attention là.

Quels liens faite vous entre le tableau de Masaccio et Horion ?

Il y a cette chute d’Adam et Eve, en descente. La terreur du tableau est certaine mais il y a quelque chose de ridicule aussi, pour moi. Cette nudité qui les dévastent : Eve se cache le sexe et les seins, lui le visage laissant son pénis à découvert. La nudité qui n’était pas problématique au paradis le devient finalement sur Terre. Dans Horion il y a Adam et Eve, cette terreur, et ce troisième personnage menaçant comme l’archange du tableau qui brandit son épée, qui représente le marionnettiste de la pièce, celui qui appuie sur les boutons, dirige le tout. En l’occurence la personne qui fait la régie son au plateau avec nous ! Il y a donc au départ une chute et des coups. Un « horion » en vieux français est un coup rudement asséné sur la tête ou les épaules. Le “coup” comme charge ou décharge rythmique et énergétique mais aussi comme levier poétique à la création d’un langage chorégraphique.

Horion développe également une écriture musicale très présente, jusqu’a participer à l’écriture même de la chorégraphie.

Horion est pensé comme un « album dansé » au sens musical, où les gestes sont instruments avec des titres comme des « pochettes d’album ». Pour chaque morceau, il a s’agit d’aller regarder comment un rythme se déploie dans une esthétique particulière. J’avais également très envie de développer un aspect plastique, comme si la forme et le fond devait se contenir : prolonger les coups avec des objets « bruitistes » et des costumes. J’avais en mémoire le set de batterie solo de Duracell, un batteur lyonnais hors pair. À l’époque j’allais souvent voir des concerts à Lyon dans des salles associatives où la musique se joue très fort. Le groupe lyonnais Deux Boules Vanille que je connaissais y jouait fréquemment et j’ai commencé à travailler sur Horion avec l’un des deux batteurs, Loup Gangloff, mais qui est parti à habiter à Berlin. J’ai poursuivi les recherches avec un autre batteur incroyable : Nicolas Taite. Nous faisions du « airbatterie » et on essayait beaucoup de choses : détourner l’objet baguette dans des danses et propositions au plateau, construire un mikado d’objets-batterie ou un tipi… Je lui ai alors proposé de construire une sorte de MPC géante (Music Production Center : machine servant à la composition de musique, ndlr) où l’on devrait donner des coups sur le sol pour produire de la musique. Mais Nicolas était régulièrement en tournée et je me suis rendue compte qu’il fallait que je travail également avec un « vrai » danseur… et Nestor Garcia Diaz est arrivé à nos côtés !

Comment avez-vous travaillé avec les différents media qui génèrent la musique ?

La musique a été créée avec plusieurs interlocuteurs, dans un premier temps les batteurs Loup Gangloff et Nicolas Taite. Puis Benoit Pelé, qui est un ingénieur du son permanent à la Raffinerie à Bruxelles, m’a également accompagné sur le début de la création, notamment pour la construction des « pads » pour la MPC géante que nous avons au sol. Mais au delà des enjeux techniques, c’est le musicien et compositeur bruxellois Thomas Turine qui a composé cet « album ». On a pu développer ensemble toute une dramaturgie de sons, de coups, de rythmes et un peu de musique ! Chaque morceau détient sa propre esthétique et ses propres « objets-instruments » comme des extensions du corps.

Le corps est en effet très présent dans la création de la musique, notamment à travers des « costumes musicaux » créés spécialement pour l’occasion…

En effet j’avais très envie d’inventer des instruments… J’ai par exemple un « tutu-carillon », des sabots et une balle anti-stress en forme de sein. Pascal Saint André alias La Bourette est le costumier génial qui m’a suivi sur une vision globale et à la confection d’une partie du projet des costumes. Il a eu de superbes idées comme ce métronome-ceinture qui vient se placer sur le sexe de Nestor : des rires du public à coup sûr !

Et comment sont nés ces justaucorps semi transparents que vous portez ?

Toujours Adam et Eve. Et la question de la nudité. J’avais envie de travailler sur l’androgynie dans cette nudité, avec des images de David Bowie en tête. Je voulais des académiques les plus transparents possibles. Porter des vêtements mais transparents, c’était assez idiot. Au départ je n’avais pas envisagé de cacher les sexes puis on s’est rendu compte que cela prenait beaucoup de place visuellement. La Bourette a alors proposé cette fausse feuille de vigne pour Nestor et j’ai partagé des références photos de Nicki Minaj avec ses bodies en dentelles à Marie Colin Madan – aussi costumière sur le projet – qui m’a ensuite proposé sa propre version de la dentelle pour la création de mon justaucorps.

Au delà de son aspect visuel, nous pouvons deviner votre formation en arts plastiques dans la manière dont les accessoires et les objets sont utilisés ou mis en scène dans Horion. Comment les arts visuels nourrissent-ils votre écriture chorégraphique ? 

Je fabrique des images en mouvement sur un plateau et, en tant que danseuse, mon corps devient forme, je le contextualise dans une esthétique, un propos. Autant que par les mots, je suis touchée par la plasticité des gestes, des sons, des choses. On ne cesse d’agencer des formes et des matières : la mode, la musique, le cinéma, sa propre maison, etc. Je suis intéressée par les arts visuels car ils complètent un récit du monde, dans des cadres et espace-temps assez définis mais en dehors d’un « quotidien». Pour Horion, j’ai parfois pensé à Oskar Schlemmer et son ballet triadique, ou le chandelier lumineux que porte l’artiste Steven Cohen dans certaines de ces performances. On copie, on transforme et les images se brouillent.

Pour la présentation d’Horion à la Ménagerie de Verre, vous avez collaboré avec le concepteur lumière Yves Godin. Ces lumières créent ici de nouveaux espaces, aussi bien physiques qu’esthétiques. Quels étaient les différents axes de recherches que vous avez abordé ensemble ?

Pendant la création de la pièce, je pensais la lumière comme un objet musical, outrageusement rythmique. Malheureusement je n’ai pas eu le temps ni les moyens de développer cette idée à la création. Pour la présentation à la Ménagerie de verre (festival Etrange Cargo 2017, ndlr), Yves Godin n’a pas eu besoin que je lui donne trop d’informations, au contraire. C’est quelqu’un qui regarde, sent les choses et propose sans trop tergiverser, même si je lui avait soumis l’idée que je voulais des couleurs et travailler avec un certain type de projecteur. Il a observé, essayé et construit chaque tableau en répétant avec nous. Il a également vu le potentiel de transformation de la peau avec ces costumes et s’en est amusé.

Il y a de l’humour, de la folie, dans Horion. Je pense notamment au costume de votre partenaire Nestor, à vos grimaces, ou à certaines situations burlesques. En quoi cette « dérision » participe-t-elle à la dramaturgie de la pièce ?

Dès le depart j’ai eu envie de m’atteler à la posture de l’idiot. Pour chaque projet, je me demande pourquoi l’on danse et quel est ce corps à remettre en jeu. Bien que cette pièce soulève des questions liées au « coup », je ne souhaitais pas traverser le sentiment de colère ou de violence sur une teneur sérieuse. Pour l’histoire, Orion est le chasseur géant et guerrier mythique réputé pour sa beauté et sa violence qui a été transformé en amas d’étoiles par Zeus. Mais on ne sait pas exactement comment il est mort, il y a trois récits différents de sa mort. Je trouve ça intéressant car ce trouble autour de sa mort décrédibilise sa posture et la notion de « vérité » unique. Il y a beaucoup de façon de raconter cette histoire et c’est cette richesse qui est intéressante. La frontière entre le rire et les pleurs est toujours ténue… La posture d’être sur un plateau, de se donner en spectacle, en divertissement ; une fonction première du spectacle était de se divertir de sa condition, de l’idée d’une mort certaine…

Conception et chorégraphie Malika Djardi. Avec Nestor Garcia Diaz et Malika Djardi. Assistants à la composition musicale Nicolas Taite et Thomas Turine. Création lumière Yves Godin. Costumes : La Bourette et Marie-Colin Madan. Conseils à la dramaturgie Youness Anzane. Photo © Aude Arago.

Le 5 avril, au Théâtre de Vanves / Festival Artdanthé
Le 5 juin, Le Nadir / Emmetrop, Friche l’Antre-Peaux, Bourges


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