Lostmovements, Jan Martens & Marc Vanrunxt

Propos recueillis par . Publié le 17/05/2019



Jan Martens remonte sur scène avec le solo Lostmovements, pièce qu’il cosigne avec le chorégraphe belge Marc Vanrunxt. Cette nouvelle création déplace ce que l’on connaît jusqu’ici du chorégraphe flamand et de son écriture, pour nous amener vers un autre endroit de sa vie de danseur, d’interprète, vers une autre intimité. Féminisme, culture queer, zones obscures et luttes enfouies traversent les questionnements actuels du chorégraphe, comme autant de matières à mettre en mouvement pièce après pièce. 

En voyant Lostmovements je me suis demandée si ça t’avait manqué de danser sur scène, avec cette physicalité engagée ? 

Oui, ça m’a beaucoup manqué. J’ai fais une école pour devenir danseur, j’ai toujours voulu être danseur. Lorsque j’ai commencé à créer, je n’avais pas l’intention de devenir aussitôt chorégraphe, mais cette voie s’est ouverte et je l’ai empruntée. J’ai senti assez rapidement que ça ne me plaisait pas d’être dans les pièces que je créais. Dès 2011, avec le duo A small guide on how to treat your lifetime companion j’ai senti la difficulté d’être à la fois le cerveau du chorégraphe qui prend soin de nourrir le travail des danseurs et d’être en même temps dans la pratique. Suite à ce projet, j’ai fait le choix de plus jamais être des deux côtés… mais être interprète m’avait manqué. 

Comment la collaboration avec Marc Vanrunxt – qui cosigne ce solo – s’est-elle engagée ? 

Il y avait ce désir de revenir sur scène et de voir ce que ça pouvait signifier pour moi. Je connais Marc depuis longtemps, j’aime beaucoup son travail mais il est très différent du mien. Il a été mon professeur mais aussi un regard extérieur important sur mon travail. J’avais au départ envie de comprendre la façon dont il construit ses pièces. J’aime vraiment beaucoup son travail, sans réellement comprendre comment il agence les choses. Il crée énormément de solos et de duos et j’étais également curieux de voir comment il travaille avec ses interprètes. Je souhaitais plonger complètement dans son univers sans remettre en question son écriture ni ses propositions. Il m’a poussé vers un autre endroit, il y a beaucoup de choses dans Lostmovements que je n’explore pas dans mes propres pièces, comme aller vers la virtuosité, être technique, danser sur la musique… 

Son écriture est en effet très différente de la tienne. 

Oui, il y a ce côté très « saint » qui frôle le kitsch parfois, ou le pathétique, mais qui me captive lorsque je vois son travail. Je voulais voir où cette écriture allait m’amener, et je crois qu’elle m’a donné beaucoup de liberté. C’était le bon moment aussi parce que j’ai senti les aspects positifs et négatifs de mes précédentes collaborations, avec Peter Seynaeve avec qui j’ai créé Victor, avec Lukas Dhont pour The common people, avec Nah le batteur de Rule of three. J’ai pu expérimenter ce qu’est la recherche d’un certain équilibre dans une collaboration. Par exemple, faire des concessions n’est pas forcément négatif mais peut ouvrir une nouvelle façon de travailler, amener une autre rigueur. Ces différentes expériences m’ont donné la liberté d’aller plus loin avec Marc, sans questionner la place de la virtuosité par exemple. 

La danse de Lostmovements semble venir d’ailleurs, cet « ailleurs » étant sûrement plusieurs choses : l’écriture de Marc Vanrunxt, d’autres époques de ta vie de danseur ou même de l’histoire de la danse. Au début tu cites une liste de chorégraphes que tu remercies. Au fil de la pièce on retient ces noms et on pense les apercevoir dans telle ou telle figure, comme des présences qui t’accompagnent. Peux-tu nous éclairer sur ce sentiment d’une danse qui vient d’ailleurs ? 

Oui, on est allés chercher à plusieurs endroits de mon parcours, par exemple. Marc m’a offert énormément de liberté. Lors des premières répétitions, il mettait juste le Requiem polonais de Penderecki en entier. J’y allais, je dansais, dansais, dansais pendant 1h30 en me donnant la tâche d’écouter et de danser sans construire. Mais comme je suis chorégraphe, j’aime créer des images, et ce n’est pas évident de lâcher. Je sentais que je n’avais pas dansé comme ça depuis ma sortie de l’école de danse. Ça m’a ramené à mon éducation à Tilburg et à Anvers, dans les improvisations sur la musique en classe, bouger, sentir le corps, l’équilibre… Ce que l’on apprend à l’école vient aussi « d’ailleurs », l’improvisation c’est Graham, Cunningham etc. Les noms que l’on mentionne au début sont des gens que Marc ou moi apprécions. Ce sont des chorégraphes qui nous ont inspirés d’une façon ou d’une autre. Dans un sens, c’est une façon de dire qu’il n’y a rien de nouveau lorsqu’on bouge, mais qu’en même temps toute cette histoire résonne dans nos corps. Et bien sûr cette liste résonne sans doute pour quelques spectateurs pendant la pièce. Je pense qu’il y a aussi beaucoup d’expressionnisme allemand dans le solo par exemple, alors que ce n’est pas présent dans mon propre travail. Le butô aussi. À un moment, je suis vêtu d’une jupe très longue. Marc me demande de rester sur place et de travailler avec les muscles, je ne pensais pas au butô mais bien sûr, maintenant, avec la création lumière, ça peut résonner en ce sens. 

Il y a une autre liste énumérée au micro, celle d’artistes gays qui appartiennent aux champs de la littérature, de la mode, du cinéma… Ces noms, comme ceux des chorégraphes, semblent là comme un soutien pour nous, pour toi aussi. Comment, dans votre dialogue, la culture queer est-elle apparue comme un autre fil de la trame du solo ? 

La liste des chorégraphes était là au début de la création. Marc a fait cette proposition comme un petit rituel que l’on a dans sa loge avant d’entrer sur scène, remercier. Beaucoup de gens ne connaissent pas tous ces noms. J’aime bien ce départ, je le trouve beau, mais j’ai hésité à cause du côté « on va remercier les grands et après on commence ! » Juste avant Lostmovements, j’ai créé une piece (Passing the bechdel test, ndlr) qui parle du genre et du queer. C’était la première fois que j’abordais concrètement ces thèmes, qui ont parfois été sous-jacent dans mon travail, comme avec le duo Victor par exemple, mais je sentais que je voulais m’y pencher davantage. En tant qu’homosexuel-le, je pense que cette dualité est toujours présente : parfois tu te dis qu’être homosexuel n’est pas du tout une partie déterminante de ton être, puis à d’autres moments tu considères que c’est la chose principale qui te constitues. Je suis dans une période où c’est déterminant pour moi, ça influe sur ma façon de réfléchir, de travailler… Avec Marc, nous nourrissons un intérêt commun pour l’univers queer, l’univers de la danse et son histoire. Marc a 58 ans, il me parlait d’à quoi ressemblait Anvers dans les années 80, comment il a fait son coming out auprès de sa mère et comment il a lutté… Ces conversations sont devenues présentes pendant les périodes de répétitions et ont donc participé à la dramaturgie de la pièce. 

Cette ligne de la culture queer est aussi associée à une certaine obscurité. À un moment donné, dans la bande son, la dark room est liée à la back room, et il y a un sentiment ombrageux inhérent à la pièce, est-ce qu’il vient pour toi de cet endroit là ? 

Je me demande. Il y a toujours une gravité dans le travail de Marc, ça c’est sûr. Je pense que la noirceur et le côté sombre sont aussi liées à mon état de cette année écoulée. J’ai vécu un an difficile, alors je pense que c’est présent. On n’a pas évoqué cela ensemble avec Marc, mais le solo parle aussi beaucoup de mon combat lorsque j’avais 17 ans, et résonne encore une fois avec cette question de la place de l’homosexualité comme constitutive de l’identité, parfois absolument, parfois pas du tout. Ça m’a troublé de me remémorer que j’avais des difficultés lorsque j’étais adolescent, que cette période a duré 4 ou 5 ans avant que je puisse m’exprimer. Est-ce que tout ça résonne encore en moi ? Maintenant je dis oui, mais peut être qu’il y a trois ans j’aurais dit non. Pour moi la pièce parle de ça aussi. Je me sens proche du sentiment de lutte de cette époque là de ma jeunesse. Marc m’a indiqué très tôt dans le processus ce moment où je prends des positions sur le sol, qui ont un côté sexuel. C’était quelque chose qui était déjà dans son univers, sans que l’on discute pourquoi. Il y avait Penderecki et cette diagonale de positions recevantes. Ça c’était le début. 

Il y a aussi un trajet qui va de la lutte, de la physicalité vers le calme… 

Je ne sais pas si ce que je vais dire est juste, mais je crois que je suis en chemin pour quitter une certaine violence qui est souvent présente dans mon travail. Par exemple le duo A small guide c’est violent pour le corps, dans mon solo Ode to the attempt il y a une partie qui s’appelle « tentative de mourir en 3 minutes » et c’est quelque chose qui est vraiment en moi. Les pièces Sweat baby sweat ou The dog days are over sont exigeantes physiquement. Au moment de créer Lostmovements je pensais que le solo n’allait pas être violent mais il l’est devenu. Mais il y a aussi beaucoup plus de douceur et je suis curieux d’aller plus loin dans cette douceur, de ne pas jouer toujours sur les muscles. Bon on va voir, parce que la nouvelle pièce parle de résistance alors… 

Les spectateurs qui ont vu tes pièces précédentes peuvent être surpris par la proposition, mais en même temps ton langage chorégraphique évolue pièce après pièce. Est-ce que tu te soucies de trouver le bon langage à chaque pièce, c’est un principe important avec lequel tu débutes un projet ? 

Oui c’est exactement ça, chercher le bon langage pour chaque création. J’aime prendre cette liberté et la bonne chose c’est que je me sens assez soutenu pour pouvoir le faire. Par exemple Passing the Bechdel test est une coproduction avec Fabuleus, une compagnie à Louvain qui propose à des metteurs en scène et chorégraphes de travailler avec des jeunes. Lorsque nous avons discuté ensemble du montage de ce projet on est partis en se disant bien entendu que ça allait être une production chorégraphique, mais plus le projet avancé plus je sentais que je voulais travailler le texte. Le texte a fini par prendre une grande place dans la pièce, et j’ai eu la liberté de travailler comme je le voulais. Je sais que cette confiance vient aussi du fait que je renouvelle mon langage à chaque projet. Je n’aurai pas pu faire des pièces comme Passing the Bechdel test ou Lostmovements il y a cinq ans. Maintenant le public et les programmateurs ont accepté cette remise en question à chaque pièce. Ma prochaine création sera quelque chose de complètement différent, avec 17 danseurs de 15 à 68 ans. 

Autour de quels questionnements ? 

Si je fais les choses différemment, les thèmes de mes pièces sont parfois très proches. Ode to the attempt, Rule of three, The common people parlent pour moi, de nos façons de communiquer à l’aune des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Cette nouvelle création considère la question suivante : est-ce que ce ne serait pas mieux de s’arrêter complètement ? Comme une idée romantique, anti-industrialisation, une autre façon de lutter. On se bat tout le temps contre quelque chose, à toutes les époques. Parfois c’est plus visible qu’à d’autres moments, comme avec le mouvement metoo et les combats féministes actuels. Rassembler plusieurs générations dans ce projet permet de parler de la lutte à travers le temps. Je souhaite travailler avec des protest songs, je suis en pleine recherche musicale. Il y en a de très claires, connues, comme Mississippi Goddam de Nina Simone, Bob Dylan… et je me demande quelles sont les protest songs du 21ème siècle. 

Vu au Théâtre de l’Oiseau-Mouche, dans le cadre du festival Le Grand Bain. Conception Marc Vanrunxt et Jan Martens. Interprétation Jan Martens. Espace Katleen Vinck. Lumières Stef Alleweireldt. Adaptation musicale Els Mondelaers. Textes Lieve Dierckx et Rudi Meulemans. Photo © Raymond Mallentjer.

Les 17 et 18 mai au festival des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis


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