Loïc Touzé « Danser est un art du paradoxe »

Propos recueillis par . Publié le 19/08/2019



Pause estivale pour certain·e·s, tournée des festivals pour d’autres, l’été est l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également de préparer celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Pour cette troisième édition des « entretiens de l’été », une nouvelle série d’artistes s’est prêtée au jeu des questions réponses. Ici, Loïc Touzé.

Formé en danse classique à l’Ecole de l’Opéra de Paris, Loic Touzé démissionne à 22 ans du Ballet et travaille avec Carolyn Carlson, Mathilde Monnier, Catherine Diverrès… avant de créer sa compagnie ORO en 1991. En tant que chorégraphe, il collabore entre autre avec Latifa Laâbissi, Yves-Noël Genod, Alain Michard, Jennifer Lacey, Jocelyn Cottencin, Marlene Monteiro Freitas et participe à la découverte de nombreux·ses danseuses et danseurs aujourd’hui  présents sur les plateaux de danse. En parallèle de ses projets pour la scène, Loïc Touzé a largement participé aux développements de nombreux projets et structures pédagogiques, mettant l’enseignement et la transmission de la danse au cœur de ses engagements. Ses pièces Je suis lent et Forme Simple sont actuellement en tournée. 

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

Mon enfance à l’école de danse de l’Opéra de Paris est inondée de danse classique et de pantomime. Mes premiers souvenirs alors que j’étais petit page du roi dans La Belle aux bois dormant sont des visages de danseurs, grimaçants et figés par l’effort. J’avais dix ans, il était tard, les soirées étaient longues et mes pieds engourdis me faisaient mal, la chaleur qui se dégageait des projecteurs, les odeurs de laque et de maquillage, le costume trop lourd, m’étourdissaient au point que, parfois, je m’évanouissais. La première danse qui m’a bouleversée, c’est celle d’Antony Quinn dans le film Zorba le Grec. Sur l’écran son corps massif semblait comme soulevé par son visage éclatant de joie. Bresson, Bergman, Pasolini, Cassavetes, et leur façon de composer des rapports inouïs entre êtres et choses, rythme et sens, mouvement et cadre, m’ont ouvert les yeux sur l’art du geste. Ce cinéma a fondé mon goût pour une certaine économie du geste dansé. 

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

Je suis devenu danseur professionnel à l’âge de 18 ans sans l’avoir véritablement décidé, j’avais plutôt accepté un contexte, je m’étais adapté à une situation. Démissionner à 22 ans de l’Opéra de Paris pour participer au milieu des années 80 à l’aventure de la nouvelle danse est le premier véritable choix que je fais vers elle. Je veux participer à l’époque qui s’annonce, je me sens concerné par cette danse à venir. Je n’imagine pas alors à quel point cette décision va me faire changer de paradigme. L’aventure contemporaine m’impose de défaire douze années d’une culture académique que l’on m’a inculquée. J’ai été dressé et je dois maintenant changer de corps, de pensée, de vision. Ce travail de déconstruction est difficile et semble interminable. C’est en adoptant une attitude critique que j’engage pour la première fois une relation d’auteur à mon propre geste. Ce processus de déprogrammation fait germer le désir de créer. 

Viens ensuite le temps des affinités, des alliés, des amis et avec eux d’inventer des mondes. Le travail avec les interprètes-auteurs que j’ai la chance de rencontrer depuis plus d’une vingtaine d’années est déterminant dans le processus de création de mes pièces. Je cherche avec eux ce qu’est une danse, ce qui l’autorise, ce qui la rend possible. Ce qu’une danse fait à celui qui l’effectue et ce qu’elle transforme du monde qui la reçoit. Regarder comment chacun s’aventure dans une danse plus large que lui-même, faire du mieux possible une chose qu’il ne sait pas encore faire, prendre le risque d’un geste inédit ; toutes ces actions sont au cœur de chacune des pièces qu’ensemble nous avons créées. 

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

Danser, c’est-à-dire donner prise à la danse en soi et autour de soi, demande de la patience, de la modestie, de l’attention et de l’imagination. Pour chaque projet, je prends le temps de créer des conditions artistiques et économiques favorables pour l’équipe. J’aspire à une indispensable dé-hiérarchisation des rapports dans le travail tout en assumant la responsabilité du projet. Fertiliser un terrain pour les gestes à venir se fait en partageant des fictions avec les interprètes de la pièce. Ensemble nous conspirons, nos imaginaires s’accordent. Les formes, les figures, les espaces et les rythmes apparaissent et fondent la pièce à venir. La poésie de nos gestes germe dans les mots que nous partageons. J’ai compris qu’il n’y avait pas assez de place sur la scène pour le danseur et pour la danse en même temps. Si le danseur en profite pour exposer ses compétences, alors la danse se retire. Danser est un art du paradoxe, tout à la fois sans répit et sans effort, maintenant dans un même geste le vrai et le faux, la réalité et la fiction, la précision et la maladresse. À chaque nouvelle pièce, sa scène, ses jeux, ses codes, ses formes, ses tâches impossibles, ses gestes agissants. Chorégraphier, c’est inventer des pièges pour la danse. La place et le rôle de ceux qui viennent voir, la promesse de leur venue, est la part non maîtrisable de l’œuvre. Sans leurs présences, pas de vision, pas d’espace, pas de danse. La composition doit laisser de la place à cette présence, laisser des zones d’inachèvement pour l’imaginaire du spectateur. 

En tant que spectateur, qu’attendez-vous de la danse ?

Qu’elle déjoue mes attentes, qu’elle me donne plus à voir que ce qu’elle montre, qu’elle laisse de la place à la solitude, qu’elle m’invite à envisager le monde sous des rapports inédits entre les choses. Qu’elle trouble le temps, qu’elle dirige mon attention vers ce qui est subtil, qu’elle retourne ma perception. Qu’elle laisse de l’inachevé, du creux pour mon imaginaire. Qu’elle arrive à me faire sourire et rire. Je sais que la danse peut tout cela. Je l’ai vu dans le travail de Deborah Hay, Raimund Hoghe, Rémy Héritier, Yves-Noël Genod, Ondine Cloez, Madeleine Fournier, Latifa Laâbissi et Antonia Baehr, Marlène Montéro Freitas, Jule Flierl, Marco Berrettini, Vera Montero, Carole Perdereau, David Marques, Teresa Silva, et bien d’autres, … Je me sens si chanceux de faire mon travail dans cette époque à proximité de ces artistes. 

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

La danse d’aujourd’hui se doit d’être contemporaine, c’est à dire de prendre, quel que soit sa forme ou son style, le risque d’un geste à venir qui ne se coupe pas de l’histoire qui le rend possible. Non pas de dire le monde tel qu’il est mais plutôt d’ouvrir des perspectives, de proposer des rapports alternatifs entre les êtres et le monde, d’inventer des formes stimulantes, inquiétantes et paradoxales pour le regard. La danse peut avoir confiance en la complexité de sa beauté et en l’effectivité de son geste. Elle doit continuer de penser la manière de partager largement cette façon si unique qu’elle a d’agir sur le réel.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

N’occuper que sa place, pas plus que sa place. Partager le fruit de ses recherches, enseigner, persister quand les vents sont contraires, créer des contextes pour pratiquer l’imaginaire, aiguiser son geste et son regard pour mieux voir le vivant. Je passe la plus grande part de mon temps à tenter de percevoir dans le visible ce qui ne l’est pas, dans l’immobile ce qui est en mouvement, dans l’ordinaire la beauté. Je trouve indispensable d’inventer des contextes, des lieux, des moments, pour augmenter la place que la société donne à la danse. Je constate qu’il faut encore convaincre de ce que l’art offre comme support à l’émancipation de chacun.

Comment voyez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

J’ai une confiance très grande en la danse, je la fréquente depuis longtemps, c’est avec elle que je me suis construit physiquement, intellectuellement, politiquement. Elle est une matrice puissante pour comprendre les rapports aux choses et aux autres, les distances, les creux, le réel et l’invisible. Il faut du temps pour véritablement partager ses enjeux et celui-ci manque souvent. Sa légitimité en tant que forme d’art à part entière n’est plus un débat. Peut-être doit-elle encore convaincre que sa façon de penser par l’expérience, le corps et le geste ouvre des perspectives qui concerne tout le monde.

Photo © Cosimo Terlizzi


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/loic-touze/