Lisa Vereertbrugghen « Le clubbing est un nouveau folk contemporain »

Propos recueillis par . Publié le 01/03/2020



Dérivé du mouvement techno hardcore, le gabber a été un véritable phénomène culturel apparue au début des années 90 au Pays-Bas. Caractérisé par son rythme ultra rapide – entre 160 et 200 battements par minute – le style musicale a fait de nombreux émules à travers l’Europe, jusqu’à devenir un véritable mode de vie, avec ses propres codes vestimentaires que la mode s’est ensuite réapproprié. Si le mouvement est aujourd’hui beaucoup plus confidentiel, cette culture n’a en rien perdu de sa vivacité. La chorégraphe flamande Lisa Vereertbrugghen se voue depuis maintenant plusieurs années à une exploration poétique et savante du hardcore techno et du gabber. En dépliant ses recherches à travers des routes théoriques et chorégraphiques, elle extrait le hardcore techno de son contexte du club afin de théoriser cette pratique à travers l’écriture et son propre corps.

Comment avez-vous découvert le gabber ?

La plupart de mes souvenirs d’enfance contient de la musique. Je suis la plus jeune de la famille et j’étais fortement influencée par la musique qu’écoutaient mes deux frères aînés, ma sœur et mes parents mélomanes. A 6 ans, j’écoutais Nirvana, Pearl Jam, Frank Zappa, Eurythmics, Tina Turner, etc. Ces sons ont animés ma toute petite enfance et colorent encore mon esprit aujourd’hui. Comme de nombreux·se·s adolescent·e·s pendant les années 90, un de mes frères aimait beaucoup le hakken (danse néerlandaise issue de la scène gabber, ndlr.). J’ai toujours ce vif souvenir de lui me montrant les pas dans la cuisine. Nous avions 11 et 15 ans. Quinze ans plus tard, je suis chorégraphe à Amsterdam et je veux me challenger à danser plus vite. Je suis de nature assez lente, il me faut toujours du temps pour assimiler et je suis facilement submergée par les sensations. La techno hardcore est si rapide que j’avais envie de l’apprendre à nouveau pour changer mes habitudes de mouvement et me forcer d’aller en dehors de ma zone de confort. Depuis que je mène cette recherche, on me demande souvent si je suis une « vraie » clubbeuse. Je suis en fait une personne très introvertie et la plupart de mes danses « club » je les pratique dans ma chambre. Je dois avouer que j’aime sortir danser mais j’ai besoin d’un endroit pas trop normatif ou masculin pour que je me puisse sentir à l’aise. C’est pour cette raison que j’aime parler du hardcore en dehors des clubs, dans un contexte intime : chez soi, dans sa chambre ou au sein d’un petit groupe, d’une manière qui balance entre le singulier et le pluriel.

Techniquement, comment avez-vous appris le gabber ? Avec un·e professeur·e ? De manière autodidacte en club ?

J’ai surtout appris en regardant beaucoup de vidéos. A cette époque, j’étais à Amsterdam et j’ai pu rencontrer plusieurs « spécialistes ». Toutefois, ces interactions n’étaient pas toujours très évidentes. Pour ces spécialistes, ces mouvements leur sont venus si naturellement qu’il était très difficile de les expliquer et de les enseigner. Je crois que j’ai obtenu plus d’informations en regardant des vidéos. Je pouvais faire pause, revenir en arrière, rejouer… Puis très vite, j’ai décidé de me concentrer sur les détails, en zoomant sur ce qui est le plus souvent négligé dans le hardcore : le cou, les mains, le visage, les coudes… Le petit doigt est aussi important que les jambes. Vous ne pouvez pas danser le gabber sans ressentir ces deux extrémités… Maintenant que je le pratique régulièrement depuis six ans, cette pratique fait partie de la mémoire de mon corps : je ne réfléchis plus vraiment à ce que je suis en train de faire, juste je le « sens »…

Quels fondements sont au cœur de votre recherche ?

J’ai commencé par pratiquer la danse et, tout en apprenant, j’ai commencé à développer des fondements théoriques. Ma pièce Softcore (2018) parlait de la sensualité du gabber et de son aspect de « camouflage ». Pour danser à 200 BPM il faut être très soft, se laisser pénétrer par le son. Ton « core » doit être ouvert. Il n’y pas de temps pour s’exprimer, ou pour représenter une certain identité. Le danseur devient son. Je considère le hardcore clubbing comme une forme de camouflage, au sens où l’entend le penseur surréaliste Roger Caillois : le camouflage serait comme un sorte de désir de se fondre dans son environnement, plutôt que comme stratégie de survie. Je vois cette danse à travers la dimension sociale du clubbing; elle est une danse collective à travers laquelle les danseur·se·s cherchent à devenir un corps collectif. Le clubbing est en quelque sorte un nouveau folk contemporain. Je développe également une approche sensorielle et matérielle du camouflage : notamment en réfléchissant aux liens qui existent entre le corps du·de la danseur·se et celle du son. Lorsque je danse sur la musique hardcore, j’ai l’impression d’être une pieuvre, comme si mon système nerveux recouvrait chaque parcelle de ma peau, de mon corps et, qu’au contact de la musique, mon corps, ma peau se métamorphosait. Actuellement, je développe de nouvelles problématiques, de nouveaux principes du hardcore techno qui ne touche plus seulement au gabber, mais aussi aux jungle et drum and bass par exemple, avec de nouveaux concepts d’irrégularité, d’anarchie et de multiplicité. Ces notions ne se transpose pas qu’à la danse, mais aux corps en générale. Ces nouveaux éléments nourrissent la recherche de ma prochaine pièce qui verra le jour pour fin 2020.

En tant que danseuse, comment cette nouvelle pratique a-t-elle changé votre relation à la danse ?

Comme je l’ai précisé dans la première question, je suis naturellement lente et introvertie. Je souhaitais vraiment danser vite et sentir la vitesse. La vitesse est constamment autour de nous au point de ne plus la ressentir. C’est une force de nos vies que nous acceptons simplement. Le gabber est une danse si rapide qu’il est impossible de la faire en continu pendant longtemps. Pour pratiquer cette danse, il est indispensable de s’octroyer des mini-pauses. Le gabber nécessite vraiment d’écouter son corps : il faut s’avoir s’arrêter et savoir estimer un temps de pause plus ou moins long. A chacun de ces moments de pause, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un temps suspendu où je suis en train de me reconnecter à mon corps. Cette danse m’a permis de me sentir plus proche du mien. 

Ces pauses aléatoires sont aussi une manière d’individualiser une danse qui se pratique « habituellement »  de manière collective.

Exactement. La notion de pause fait partie de ce que je considère comme le potentiel émancipateur du clubbing hardcore. L’interruption, la relâche, est aussi importante que le flux. Je ressens un certain danger à l’idée que tout le monde danse ensemble sur le même rythme, comme s’il s’agissait d’une sorte de grande machine. Selon moi, le corps individuel est tout aussi important que le corps collectif. Faire un break, abandonner le cours de la danse, sortir du beat, rompre le rythme : choisir de s’arrêter, de s’interrompre est essentiel. Actuellement, dans l’état de mes recherches, je ramifie cette ligne de pensée vers des concepts d’anarchie et de liberté en tant que variations pour interrompre le flux. Ces constats sont également inspirés du jazz, du noise et du free jazz, etc. 

Comment rapprochez-vous la vitesse caractéristique de ce style de danse au concept politique ?

Le gabber est la forme la plus rapide de la techno. Je considère le hardcore comme l’incarnation de la vitesse, qui est au cœur de notre économie capitaliste. Lorsque je danse sur du hardcore, j’ai l’impression de m’approprier à nouveau cette vitesse, mais pas pour être « meilleure » ou « plus productive », au contraire. Selon moi, la vitesse ne sert à rien d’autre que de profiter du moment présent. Avec cette vitesse, je ne produis rien, je « perds mon temps », je suis dans une sorte d’oisiveté. J’apprécie beaucoup le fait de pouvoir réinterroger un concept, ici a priori inhérent au capitalisme, et de lui en donner une définition opposée.

Le gabber, comme les autres danses dérivées de la scène techno, sont pratiquées en solo dans un contexte de fête, en collectif. Même si chacune de ces pratiques possède ses propres caractéristiques et codes chorégraphiques, chaque danseur·se en propose une variation personnelle…

Exactement. Et je m’intéresse d’ailleurs à la manière dont une forme très simple peut muter d’un corps à l’autre et à essayer d’en trouver de multiples variations au sein d’un même groupe. Ma première recherche sur le hardcore a entièrement été inspirée par le travail des plasticiennes Eva Hesse et Roni Horn. Ces artistes minimalistes ont réalisé des séries d’objets et d’images plus ou moins similaires qui attirent l’attention du public sur leurs différences similaires ou similitudes différentes. J’ai réalisé une série de soli avec cette même intention : plusieurs danseuses interprétaient l’une après l’autre la même forme de gabber, mais chacune en proposant sa propre variation.

La culture clubbing semblent animer de nouvelles réflexions et pratiques chorégraphiques. Selon vous, pourquoi cet intérêt de la part des chorégraphes aujourd’hui ?

C’est une question complexe et cette réponse ne sera certainement pas complète. Tout d’abord, je pense que les « danses sociales » sont partout aujourd’hui : les clips deviennent viraux, les gens prennent des cours de danse sur leurs temps libres, regardent Danse avec les stars à la télévision… Les danses sociales – qui n’ont au départ pas d’intention artistique – sont désormais très populaires. Pas seulement la techno et la house, mais aussi le hip-hop, le voguing, le krump, le dancehall… Les réseaux sociaux ont permis à ces danses de quitter leurs environnements initiaux. Les jeunes sont en train de rebattre ces cartes avec l’aide de toute une communauté en ligne. Je pense que certain·e·s chorégraphes s’orientent ainsi vers les danses de club car elles sont populaires et démocratiques : n’importe qui peut les identifier et les pratiquer.

Softcore – a hardcore encounter, vu aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Conception, chorégraphie et interprétation Lisa Vereertbrugghen. Son Michael Langeder. Lumières Vera Martins. Conseil artistique Madison Bycroft, Sabine Cmelniski, Nestor Garcia Diaz. Photo Cillian O’Neill.


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