Kat Válastur, OILinity

Propos recueillis par . Publié le 05/01/2019



Figure remarquée de la scène berlinoise, la chorégraphe d’origine grecque Kat Válastur développe, depuis maintenant une douzaine d’année un travail dense et complexe, pour lequel elle affirme un fort intérêt pour des enjeux politiques et sociaux. Dernier volet d’une trilogie qui brasse des questions écologiques, OILinity dresse un tableau paradoxal de l’industrie pétrolière et de ses effets sur l’écologie, l’économie, mais aussi les corps.

Vous avez étudié la danse à l’Hellenic School of Dance en Grèce puis au studio Trisha Brown à New York. De nombreux jeunes chorégraphes quittent la Grèce pour s’installer et/ou suivre une formation en Europe ou aux Etats Unis. Qu’est-ce qui a motivé ce départ ?

C’est mon désir de savoir toujours plus, de pouvoir expérimenter davantage, qui m’a poussée à partir. Et c’est le cas, je pense, pour tous les danseurs et chorégraphes qui quittent leur pays. Par définition, les danseurs sont des nomades. La première fois que j’ai quitté la Grèce, c’était pour faire l’expérience d’une culture différente, lorsque j’ai reçu une bourse du Trisha Brown Studio, et que j’ai pu aller à l’endroit où toute la post-modern dance est née. La deuxième fois, c’était pour mon propre développement artistique. Je crois vraiment qu’on ne peut se trouver, ou trouver son propre langage artistique, qu’en s’exposant à un certain degré d’étranger, d’inconnu. C’est ce qu’il s’est passé quand je suis allé à Berlin pour faire mon Master. À l’époque, je m’interrogeais aussi sur les conditions du travail artistique et il s’est avéré que je n’aurai pas pu faire en Grèce ce que j’ai fait ailleurs.

Quel regard portez-vous sur la danse contemporaine en Grèce aujourd’hui ?

Je vis et travaille à Berlin depuis 2007, donc j’ai bien peur de ne plus pouvoir adopter un point de vue interne. La Grèce a dû faire face à des années de crise économique et qu’il est toujours très difficile de vivre de son art là-bas. L’état soutien un petit peu la création, et c’est plutôt positif, mais il y a toujours beaucoup de travail à faire concernant l’éducation chorégraphique. Mais je suis persuadé que beaucoup de choses importantes sont en train de s’y passer, qu’il y a une foule de jeunes chorégraphes et qu’il est de plus en plus facile pour eux de pouvoir développer leurs travaux au-delà des frontières. Certaines structures, comme le Centre Culturel Onassis font un bel effort, qui j’espère se soldera dans les prochaines années en une explosion de la danse contemporaine et de l’expérimentation.

Depuis votre installation à Berlin, vous avez créé une douzaine de pièces qui semblent tisser des ramifications entre elles. Envisagez-vous ce travail comme un ensemble ?

J’aime faire en sorte que chaque pièce puisse naître sur les traces de la précédente. J’aime aussi travailler autour d’une question qui m’accompagne sur plusieurs projets. Par exemple, après Lang (2008), qui était une pièce sur le temps, mes créations qui ont suivi ont toutes traversé la notion du temps. Avant même qu’un projet débute officiellement, je suis déjà dans le studio à échafauder des hypothèses. Ces dernières années, je me suis plus volontiers concentrée sur des questions liées au corps. Quels types de corps sommes nous en train de devenir ? Comme l’ère de l’Anthropocène, la digitalisation et le débordement des données nous affectent-ils ? Comment nos corps et leurs cultures sont piratés ? Même si les questions sont différentes, j’ai la même méthode de travail : je pose des hypothèses à partir desquelles je spécule, puis le process devient progressivement plus complexe… Si je devais simplifier mon travail actuel, je dirais que je cherche une poésie d’un corps qui change, se métamorphose.

Votre pièce OILinity aborde la question de l’industrie pétrolière et de l’effet des désastres écologiques et économiques sur les corps. Comment est né ce projet ?

En 2015, j’ai été invitée, en tant que chorégraphe, par Dimitris Papaioannou, alors directeur artistique de la cérémonie d’ouverture des jeux européens en Azerbaïdjan. J’étais responsable des matériaux chorégraphiques et de la coordination de l’un des segments de la cérémonie d’ouverture. J’ai passé six mois à Bakou et j’ai vraiment été frappée par le caractère futuriste de cette ville. Bakou est une «ville-façade» : ses bâtiments ne sont réservés qu’à l’hébergement des personnes travaillant dans l’industrie pétrolière. Cette ville n’est qu’un subterfuge. Il faut se rendre dans la périphérie pour voir les gens vivre. La création d’OILinity s’est nourrie de cette idée, de l’appauvrissement des ressources fossiles, et de la violence des guerres économiques.

Comment ces questions ont-elle influencé l’écriture du geste ?

J’ai envisagé le pétrole comme une substance utilisée pour produire de l’énergie, qui a permis d’influencer le mouvement, comme si ces corps étaient remplis de pétrole et qu’ils devaient brûler pour bouger. J’ai aussi dressé une analogie entre le pétrole et la bile noire, une des quatre humeurs, traditionnellement associée à la mélancolie. La dramaturgie s’est développée autour de ce paradoxe entre une substance de laquelle nous tirons notre énergie, mais qui symbolise la mélancolie, l’impact émotionnel catastrophique de l’exploitation pétrolière. Avec les danseurs, nous avons développé un catalogue de phrases chorégraphiques. Chacune a son propre titre. Ensuite, nous jouons à un jeu dans lequel chaque performeur reprend ses phrases à son compte. Il s’agit d’écrire un poème à l’aide de ces mots-mouvements. J’ai ensuite composé ces poèmes, pour les rendre cohérents.

OILinity semble être travaillé par plusieurs idées, pourtant antinomiques, celle de la nature et de l’écologie, et celle du péril de nos société. Comment le travail visuel s’est-il alors construit, accueillant ces influences diverses ?

Pour ce qui est des costumes, nous voulions habiller les danseurs de façon à ce qu’il reflètent ces questionnements et paradoxes. Les vêtements sont donc à la fois des tenues de sport, rappelant la notion d’énergie, et des vêtements associés à la guerre, comme des uniformes militaires. Les danseurs peuvent d’ailleurs se camoufler dans le décors, puisque les tissus et les tableaux partagent les mêmes motifs. Les dessins de William Morris (dessinateur, peintre et designer britannique de la seconde moitié du XIXème siècle ayant initié le mouvement Arts & Crafts, ndlr) ont aussi servi de référence à l’identité visuelle de la pièce. Il dessinait avec des pigments naturels, essayant de résister à l’industrialisation galopante. Il était un poète rebelle qui se servait de la nature à des fins méditatives et spirituelles. Nous avons repris un motif qu’il a créé, et nous l’avons mélangé au motif camouflage militaire. Aussi, Filippos Kavakas, qui a travaillé sur l’univers musical de OILinity est à la fois musicien et artiste visuel. Il a décidé, pour créer le paysage sonore d’une pièce sur le pétrole, d’utiliser un sac plastique comme instrument. Le pétrole est le matériau de base qui sert à la fabrication du plastique. C’était une idée simple, mais très efficace.

La chorégraphie est-elle, selon vous, un art politique ?

Bien sûr. Ce sont nos corps qui expriment et articulent la danse, et ce sont ces mêmes corps qui transportent tout ce que nous sommes, toutes nos expériences, nos douleurs, nos colères, tout ce dont j’ai peur, tout ce que j’aime… Nous prenons tous part à notre société contemporaine et je trouverais contradictoire qu’il y ait des artistes aujourd’hui qui ne se préoccupent pas du monde dans lequel ils évoluent. Les oeuvres d’arts se doivent d’ouvrir des perspectives, d’observer les conditions socio-politiques de notre monde, ou d’imaginer de nouvelles configuration sociales. Elles ont la responsabilité de donner forme à ces questions brûlantes.

OILinity, Concept et chorégraphie Kat Válastur. Avec Nitsan Margaliot, Enrico Ticconi et  Kat Válastur. Dramaturgie Thomas Schaupp. Lumières Martin Beeretz. Sculptures et Son Filippos Kavakas. Décor Laila Rosato. Costumes Lydia Sonderegger. Photo ©  Kat Válastur.

OILinity, du 14 au 16 janvier 2019, au Théâtre des Abbesses à Paris.


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