« Affronter Ibsen est un désir que je mûris depuis plusieurs années » Julie Berès

Propos recueillis par . Publié le 15/02/2015



Depuis une quinzaine d’années, la metteur en scène Julie Berès a développée une oeuvre protéiforme, aux carrefours des arts et des disciplines. Ses précédentes pièces Lendemain de fête (2013), Notre besoin de consolation (2010), Sous les visages (2008) tire leur principe de création dans une immersion documentaire. Avec Petit Eyolf du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, elle signe sa première mise en scène née pour la première fois à partir d’un texte existant. À l’occasion de sa présentation au Théâtre des Abesses à Paris, Julie Berès a accepté de répondre à nos questions.

C’est la première fois que vous mettez en scène une pièce de théâtre. Pourquoi Ibsen ? Pourquoi Petit Eyolf ?

Avec Petit Eyolf, je souhaite affronter un désir que je mûris depuis plusieurs années. Celui de travailler sur l’œuvre d’Henrik Ibsen. Sur cette écriture qui a su inventer la tragédie moderne. Celle du quotidien, de l’intime, qui replace l’homme au cœur du drame. De son égarement à son engagement dans le monde, le parcours initiatique qu’Ibsen impose à ses personnages invite à une interrogation existentielle, proche des questions du sujet contemporain. Errance, quête de soi-même, illusion et mégalomanie sont les maîtres mots de cette dramaturgie. Petit Eyolf est l’une des dernières pièces d’Ibsen, écrite à un moment particulièrement critique de son existence. Ce dernier avait l’impression d’être passé à côté de sa vie, d’avoir tout sacrifié pour son oeuvre. Cette crise existentielle traverse de plein fouet les personnages de son drame, oscillant entre rêves et désillusions, chaos et émancipation. Si ces êtres parviennent à nous toucher, à nous ressembler, c’est que cette lutte qui anime leur survie, fatale ou héroïque, est d’abord la nôtre. Enfin, la puissance de cette écriture, traversée par l’inconscient des personnages, mêlant onirisme et réalisme, m’a immédiatement séduite.

Petit Eyolf est beaucoup moins chorégraphique que vos précédentes pièces, comment s’est opéré le « transfert » vers le théâtre ?

Mettre en scène un texte classique ne m’a pas éloigné de ma recherche, axée sur le pluridisciplinaire. Pour cette pièce qui comporte une dimension fantastique inspirée par l’univers d’un conte populaire norvégien, j’ai essayé de construire une écriture scénique faisant appel à différentes disciplines (scénographie-costumes, chorégraphie, création sonore, lumière). Il s’agit pour moi d’élaborer une composition dans laquelle l’imaginaire des interprètes entre en interaction avec l’émotion qu’offrent la création sonore, les trouvailles scénographiques, les distorsions que permet le travail chorégraphique. Avec Petit Eyolf, je souhaite donner à voir et à ressentir les consciences en lutte de ces personnages par une traduction scénique donnant forme à des visions qui transposent l’inconscient des personnages. Cette pluridisciplinarité m’est indispensable pour renforcer la dramaturgie de la pièce et donner à ressentir cette plongée vertigineuse et complexe dans la psyché humaine opérée par Ibsen.

Peut-on revenir sur la scène de la noyade du petit Eyolf ? À mes yeux, elle reste une des séquences les plus impressionnantes de la pièce. J’imagine que cette scène devait être dans votre esprit dès les prémisses de la création.

Très rapidement, il a fallu chercher une transposition scénique de cette scène tragique, s’interroger sur la question de la représentation de la mort de l’enfant. Dans la version originale, les adultes entendent des cris et sortent dehors. Nous voulions au contraire renforcer le huis-clos, la dimension cinématographique et anxiogène de cette grande demeure isolée sur les hauteurs du fjord. Annoncer la mort d’Eyolf par un coup de téléphone nous a semblé être une piste aussi moderne que brutale, propice à l’identification du public. Ici, les adultes sont à la fois totalement connectés au drame mais placés à distance, impuissants. Dans un vent de panique, les cris d’angoisse se mêlent à un crescendo de gestes absurdes et mécaniques. A l’agitation de l’un, qui s’épuise dans une incessante course vers la chambre d’Eyolf, répond l’égarement et l’effondrement de l’autre, prostré de douleur au sol. La violence contre soi laisse place à l’épuisement des corps, assommés par l’ampleur du désastre.

Avez-vous une idée vers quelle direction va aller votre prochaine création ?

Pour ma prochaine création, je vais travailler avec la troupe de l’Oiseau-Mouche, composée de comédiens professionnels atteints de troubles mentaux, sur le thème de l’amour. Lors de ma première rencontre avec la troupe, nous avons parlé des séries télé que certains des comédiens suivent avec passion (tout en disant par ailleurs qu’il ne s’agit pas de formes d’art qu’ils admirent) parce que les intrigues amoureuses alambiquées les tiennent en haleine. Et bien sûr, lors de cette discussion je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer les couples qui se sont formés dans la troupe et qui vivent main dans la main. Je me suis alors questionnée sur la manière dont ces comédiens vivaient leurs relations amoureuses dans cette structure à part, dans un rapport différent de celui de la société quotidienne à la pudeur, aux conventions. Il me paraît intéressant d’entendre leurs récits et leurs pensées, de travailler à partir de leurs témoignages. L’idée est de travailler en collaboration avec la romancière Alice Zeniter sur des bribes d’amour, des tableaux, des miettes d’histoires.

Mise en scène Julie Berès. Traduction Alice Zeniter. Adaptation Julie Berès, Nicolas Richard, Alice Zeniter. Dramaturgie Olivia Barron. Avec Anne-Lise Heimburger, Gérard Watkins, Julie Pilod, Valentine Alaqui, Béatrice Burley, Sharif Andoura. Scénographie Julien Peissel. Création lumières Kelig Le Bars. Création sonore Stéphanie Gibert. Costumes Aurore Thibout. Photo de Tristan Jeanne-Valès.


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