Ivana Müller & Gaëlle Obiégly, Entre-deux

Propos recueillis par . Publié le 18/11/2019



Jouant autour de la polysémie du verbe broder, Ivana Müller et Gaëlle Obiégly imaginent ENTRE-DEUX, un dispositif où s’entrelacent pratique artisanale et conversation ordinaire. Autour d’un tissu-parchemin, la chorégraphe et l’écrivaine joignent le geste à la parole et font apparaître progressivement un paysage mental où se cheminent de micro-conversations. Entre digressions et réflexions, les deux artistes brodent un fascinant canevas de pensées en mouvement. Entretien :

Comment est né votre désir de collaborer ensemble ?

Ivana Müller : Nous sommes amies depuis déjà longtemps et nous avons toujours eu des conversations que je trouvais inspirantes – et qui ressemblent quelque part à celles que nous pouvons entendre dans ENTRE-DEUX. Cependant ce n’est pas vraiment la forme de la conversation qui m’a poussée à réaliser ce projet mais plutôt le contenu même de nos réflexions ; ce que nous pourrions construire ensemble lors de ces échanges. Et puis, une autre raison qui nous a encouragées à créer cette pièce, avec Gaëlle, c’était tout simplement le désir de passer plus de temps avec elle…

Gaëlle Obiégly : Ce spectacle est en quelque sorte l’aboutissement de toutes nos années de conversations amicales. Des conversations intéressantes, nous en avons bien sûr, l’une comme l’autre, avec d’autres personnes, mais ce qui m’intéressait ici c’était la décision d’en faire quelque chose, de déplacer une matière qui est réelle dans un autre cadre que celui d’une expérience personnelle… Aller vers l’impersonnel en partant de choses particulières, c’est le mouvement même de mon travail. J’étais curieuse de voir comment on allait accorder nos propos et nos mouvements respectifs, comment on pouvait le faire apparaître.

ENTRE-DEUX est une conversation qui déploie une lente arborescence de la pensée, entre réflexions personnelles et philosophiques. Comment avez-vous eu l’idée d’organiser cette discussion autour de la pratique de la broderie ?

IM : Je m’intéressais déjà depuis pas mal de temps aux différentes formes de pratiques méditatives qui pourraient être partagées pendant une performance. J’ai pensé que la broderie pouvait en être une. Je savais que Gaëlle brodait depuis de nombreuses années et je lui ai demandé si elle pouvait être intéressée de travailler sur une forme de performance avec moi, basée sur cette pratique … Et puis j’aimais beaucoup ce double sens autour du verbe broder : à la fois travailler avec le fil et l’aiguille et inventer des histoires ensemble.

GO : La polysémie du mot broder nous a en effet permis d’amorcer une réflexion ensemble… Pour moi, la broderie est une activité solitaire, que je ne montre pas, comme l’écriture au cahier – par opposition à l’écriture à l’ordinateur. Et d’ailleurs c’est intéressant pour moi de mettre en perspective ces deux disciplines car j’ai appris ces deux pratiques en même temps lorsque j’étais en maternelle. Le geste de broder et le geste d’écrire se sont pratiquement confondus. J’aime aussi cette idée de méditation solitaire inhérente à cette pratique, sauf que là, nous avons été deux.

Comment avez-vous engagé ces conversations ?

IM : Nous avons simplement commencé par faire de la broderie ensemble, pour s’entraîner mais aussi pour voir comment cette pratique pouvait prendre forme physiquement, influencer notre manière de réfléchir ou créer un point de vue particulier sur ce que nous étions en train de faire. La broderie se pratique habituellement horizontalement et ce dispositif physique favorise, pour moi, une nouvelle condition d’écoute et une manière de parler spécifique. Nos conversations se sont étalées sur plus d’un an. Des idées ou des sujets revenaient régulièrement pendant ces conversations et ils ont progressivement trouvé leur place dans l’écriture du spectacle…

GO : J’ai le sentiment que le texte porte d’ailleurs en lui cette réalité. Cette pensée générée par un travail manuel a fait surgir une certaine matière textuelle, une texture, une forme de conversation qu’on a lorsqu’on fait quelque chose avec ses mains. C’est un texte qui intègre en lui-même une forme de chorégraphie, qui engage une qualité particulière. On parle de choses qui sont parfois amenées par des anecdotes, des surgissements, ce qui vient à l’esprit. Elles font écho à nos propres expériences personnelles et se développent dans des conversations. Et je pense que cette forme discursive invite le spectateur à une circulation mentale guidée par notre présence.

On vous connaît habituellement hors des plateaux… Or, avec cette création, on retrouve deux amies sur un plateau, qui écoutent leurs propres conversations enregistrées. Est-ce que ces « matières réelles » dont vous parliez au début n’engagent pas une grille de lecture qui trouble la fiction du dispositif ?

GO : Cette question de « qui parle » se pose toujours aux auteur·rice·s : qui est-ce qui parle, qui est-ce qui dit « je » ? Nous sommes à la fois autrices, interprètes, personnages… Ces différentes couches réunies dans ces mêmes présences au plateau sont pour moi très intéressantes. La question du sujet est toute subjective, ce qui fait ici – je crois – aussi la tension de notre duo…

IM : Je crois que le fait que ce soit une conversation enregistrée, que ma voix ne sorte pas de moi à ce moment-là, me détache de ce que je peux représenter sur scène : je n’incarne pas un personnage, je fais juste de la broderie et j’écoute cette conversation de la même manière que le public l’écoute. Pendant que nous brodons, je suis réellement en train de repenser aux choses dont on parle…

Gaëlle, votre pratique d’écriture est – je suppose – généralement solitaire. Comment ce travail à 4 mains a-t-il déplacé votre rapport à la création ?

GO : Personnellement je ne vois pas cette pièce comme un pas de côté dans ma pratique car j’ai retrouvé dans le processus de travail avec Ivana ce que je traverse lorsque je travaille : une forme de digression de la pensée. Nos réflexions se sont réellement développées de manière très naturelle dans un mélange sophistiqué de divagations… Pour moi, parler est une action sophistiquée, une conversation suppose une alternance de retrait, de saillies, d’écoute… Parler avec quelqu’un engage énormément : aussi bien de la part de la personne qui écoute que de la personne qui parle. Et puis, je peux dire aussi que c’est ma tâche d’écrivaine que de mettre le langage au travail.

Ivana, dans la continuité de votre précédente pièce Conversations déplacées, ENTRE-DEUX explore à nouveau la notion de temps qui passe. Dans un précédent entretien vous me disiez « À présent, il nous faut nous calmer. L’une des façons d’y parvenir est de prendre du temps et de réfléchir… » Comment cette perception de la temporalité se cristallise-t-elle dans ENTRE-DEUX ?

IM : L’acte de broder, dans son essence, est lent. Faire apparaître une image demande du temps, de la patience et de l’application… pour nous comme pour le·la spectateur·rice. Je crois que cette lenteur crée un espace d’écoute et d’imaginaire, une forme d’approfondissement perceptif qu’on a peut-être perdu avec la technologie. Je crois que la forme du spectacle a cette possibilité de créer cet espace d’écoute… contrairement aux vidéos Youtube sur lesquelles on peut mettre pause, avancer, revenir en arrière, ou encore les expositions où l’on peut prendre le temps que l’on veut pour la visiter, en ignorant une œuvre, ou en décidant de rester devant une autre… Avec le théâtre, on s’engage dans une autre forme de temporalité, dans un autre contrat de partage.

GO : Pour ma part, mon rapport au temps est différent de celui d’Ivana, et je crois que c’est lié à ma pratique d’écriture. Écrire un livre résulte d’une quantité de temps impossible à prévoir ou évaluer. Puis lorsque le texte est publié, qu’il est tangible, sa durée de lecture n’est pas quantifiable. Même si Air France propose des livres selon la durée du vol, chaque lecteur·rice aborde le texte selon sa propre disponibilité, sa vitesse de lecture… Contrairement au spectacle vivant, le temps de la lecture, lui, peut se dilater à l’infini…

Vu au far° festival des arts vivants Nyon. Concept, texte, chorégraphie, interprétation Ivana Müller et Gaëlle Obiégly. Son et décor Nils De Coster. Lumières Fanny Lacour. Photo © Ivana Müller.

Du 19 au 21 novembre à la Ménagerie de Verre / festival les Inaccoutumés


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