Julian Hetzel « Je fais partie du problème, pas de la solution »

Propos recueillis par . Publié le 12/07/2019



Avec sa nouvelle création All Inclusive, le metteur en scène néerlandais Julian Hetzel s’attache à traiter de la puissance esthétique des images, lorsqu’elles sont érigées en œuvre d’art et détachées de la réalité de leur contexte de production. Programmé au festival Actoral à Marseille l’automne dernier, l’auteur revient sur la place et le statut qu’il donne aux personnes dont il utilise les histoires pour ses propres créations. Les évènements du monde et les personnes qui les vivent ne sont-elles que des outils à disposition des créateurs ? De quelle critique est-il question lorsqu’on en est soi-même l’auteur et l’objet, comme Julian Hetzel qui évolue au sein de l’art contemporain et en tire son économie ?

Quel a été le point de départ d’All Inclusive et comment as-tu travaillé ?

All Inclusive a été créé à partir de trois idées : le paradoxe de la création par la destruction, les formes actuelles de représentation des guerres et l’économie de l’empathie. Dès le début du processus, je me suis concentré principalement sur les images de violence provenant des médias et sur du matériel documentaire. Je me suis préoccupé de la manière dont était représentée la réalité et c’était évident que le projet demanderait l’élaboration d’un cadre particulier afin de tenir compte de cette question « meta-meta ». En étroite collaboration avec Miguel Angel Melgares (le dramaturge), nous avons accru la complexité du projet en créant un cadre à l’intérieur d’un cadre : une visite de Musée à l’intérieur du théâtre – un « white cube » à l’intérieur de la « black box ». On a aussi modifié le titre : de Photoshoothing à All Inclusive et cela nous a ouvert une toute nouvelle perspective. La consommation culturelle et le capitalisme juxtaposés à des images de guerres et des questions politiques actuelles. Je me souviens que cette crise créative a été un moment important… La décision de travailler avec un groupe de personnes dotées d’un passé spécifique a surgi en réponse à nos questions : comment faire du sujet quelque chose qui importe et comment créer une friction qui active les spectateurs ? Ma proposition de travailler avec un groupe de personnes aux parcours de réfugiés a été longtemps rejetée par le reste de l’équipe et cela m’a pris quelque temps pour les convaincre de croire à cette idée. Cette proposition crée une friction éthique et une boucle rétroactive si fortes qu’il était difficile de comprendre la complexité et d’anticiper l’impact que cela produirait.

Tu es un artiste de la scène et un artiste visuel : All Inclusive propose un point de vue incisif sur l’art contemporain, tel un système qui mange le monde et le vend à travers des concepts et des œuvres d’art. Est-ce la manière dont tu l’envisages ou veux-tu attirer notre attention sur ses potentielles limites ? 

Les mécanismes de l’art visuel et arts de la scène me sont familiers et sont comparables. L’art est un catalyseur et un système pour traiter, digérer, illustrer, discuter, questionner et problématiser le monde dans lequel nous vivons. L’art contemporain fonctionne selon les lois du marché. Le capitalisme néo-libéral parvient à tout absorber et à imposer de nouvelles mesures de la valeur. L’art court le danger d’être instrumentalisé par les politiques et par l’économie. Les artistes engagés politiquement doivent être au courant du danger qu’il y a à devenir pourvoyeurs de services destinés à la société. L’art doit être capable de s’émanciper de ses mécanismes et de questionner ses structures. Je crois qu’il y a des limites à la capitalisation de la culture. All Inclusive est une oeuvre autocritique qui analyse le système au sein duquel j’opère mais aussi le marché qu’il y a autour. Dans une certaine mesure ma carrière est construite sur l’exploitation des histoires et de la souffrance d’autres personnes. J’ai travaillé sur un grand nombre de questions socio-économiques et je pense qu’il est important de les soulever et de les problématiser. Je fais partie du problème, pas de la solution.

Alors comment t’arranges-tu avec ce cynisme du monde de l’art contemporain ?

C’est comme si tout le monde voulait faire des œuvres, des expositions qui aient un impact et qui soient connectées à la réalité. Mais que se passe-t-il si l’impact produit par une œuvre se rapproche de toi ? On vit dans une période extrême et bizarre et je crois que cela requiert des réponses extrêmes et bizarres. Aujourd’hui l’art ne peut pas seulement se contenter de montrer le réel, mais il se doit de rendre réelle la représentation elle-même.

Le vieux débat réalité/fiction semble être encore d’actualité. La réalité des objets exposés, leurs matérialités amènent le spectateur à poser les questions : Est-ce réel ? Est-ce que ça vient vraiment de Syrie ? Tout comme la présence de personnes exilées – qui est d’ailleurs le véritable nœud de la pièce. Qu’apporte cette incursion du réel et de son doute dans ton travail ?

Je crois qu’en faisant les choses pour de vrai, cela apporte du sérieux au projet. L’action par laquelle on le fait exister donne réellement forme au processus et l’histoire devient le matériel. C’est pourquoi j’insiste pour m’en donner la peine et pour faire les choses pour de vrai. Cela paraît idiot mais c’est devenu l’un des principes de mon travail. Le matériel brut d’All inclusive est fait de débris. Nous avons importé en Europe plusieurs kilos de gravats provenant d’une zone de conflits en Syrie. Ces restes de la guerre ont été transformés en art. Ce processus de recyclage est un acte de création de valeur et pointe les limites perverses du capitalisme. Comment faire de l’argent à partir de l’horreur ? Comment capitaliser la souffrance des autres ? Pendant un temps nous avons répété avec des gravats récupérés d’un chantier à côté du théâtre. Ils ont fonctionné comme des substituts temporaires, mais au moment ou nous avons reçu les vrais gravats de Syrie, les choses ont changé. Ce matériel est chargé d’histoire et de projection infinie. Le pouvoir qui émane de ces pierres brisées est immense.

Tu parles de « friction éthique » avec le public ? Qu’entends-tu par cela exactement ? 

Je souhaitais créer un moment d’auto-réalisation, un bref moment durant lequel chacun des membres du public questionnerait sa présence dans le théâtre et prendrait conscience des préjugés que nous avons au sujet de ce que nous pensons les uns des autres. Je comprends qu’All Inclusive divise le public et que certains spectateurs vivent violemment cette proposition. Je crois que parfois on doit tous se plonger dans la boue dans le but de se salir les mains. Et c’est ce qu’on fait !

La question de la vérité joue un grand rôle car elle est à nouveau présente lorsque les quatre exilés arrivent sur la scène pour jouer un groupe de visiteurs du Musée : pourquoi avais-tu besoin que ces personnes performent leurs propres rôles ? Et comment les considères-tu : performers, témoins, éléments de réel ?

Tu appelles ça une question de vérité, d’autres parlent de fiction/non-fiction/docu-fiction ou de l’intérêt de l’authenticité dans cette œuvre. L’idée derrière la présence des « exilés » (nous les appelons « visiteurs »), est ancrée dans le concept de ready-made. En insérant le groupe dans l’oeuvre d’art, le contexte se transforme et plusieurs systèmes de valeurs et cadres de références s’entremêlent. Pour moi, la question reste ouverte, si ces personnes constituent ce qui est authentique ou si ce n’est pas plutôt l’oeuvre d’art qui devient authentique grâce à la présence des « visiteurs ». Je considère ces « visiteurs » de l’exposition sur scène comme des spectateurs au second degrés : ils tiennent un rôle actif dans la performance et ont la possibilité d’amener leurs propres questions et commentaires au sein du projet. Leurs présences sur la scène ouvrent un espace de projection. Les spectateurs ont ainsi la possibilité de voir et d’expérimenter la performance à travers leurs yeux – et ce double processus qui se déroule sur la scène est un exercice éprouvant.

Nous avons débattu longtemps de quel groupe pourrait visiter cette exposition et nous avons envisagé différentes possibilités. À un moment, j’ai émis la proposition de confronter les gens avec des objets et du matériel recyclés et esthétisés qui sont en relation directe avec les conflits dans des lieux qu’ils ont dû quitter pour des raisons politiques. J’ai proposé de travailler avec un groupe de personnes réfugiées. Cette confrontation entre les œuvres, le guide et les visiteurs créent une intense friction qui renvoie le regard sur le public lui-même. Inviter un groupe spécifique de personnes sur scène dans l’objectif qu’ils participent en tant que visiteurs – « performer » eux-mêmes est une question sensible et complexe qui renvoie à plusieurs questions éthiques. La questions de l’altérisation, de l’aliénation de quelqu’un pour ce qu’il est ou elle est est central dans le discours autour de l’empathie. Je considère que All Inclusive fonctionne comme un miroir à double face qui défie et réfléchit à la fois les participants et le public.

J’ai entendu qu’il y avait eu une discussion à propos du salaire des quatre personnes en situation de migration en raison de leurs statuts et de la nature de leur participation. Peux-tu m’en dire plus ?

Ils ont tous été payés. Leurs rémunérations faisaient partie de l’accord entre le lieu d’accueil (le producteur local) et CAMPO (producteur délégué du spectacle, en charge de la diffusion). Cet accord est rédigé sur la base des tarifs locaux pour la participation « d’extras » dans le spectacle vivant. CAMPO est un centre d’art qui a l’habitude de travailler à l’international et sur différents types de projets avec des performeurs amateurs, des bénévoles et des extras. Ils font de gros efforts pour que les productions dans leurs ensembles se déroulent dans les meilleures conditions possibles. La question derrière la rémunération des performeurs pointe la question de l’exploitation, l’action supposée de faire usage de quelqu’un injustement et de bénéficier du travail, de la présence ou d’autres ressources, de manière inégale. En fait il s’agit de comparer différents systèmes de valeurs entre eux : valeurs économiques, valeurs artistiques et valeurs éthiques. Qui gagne quoi en s’investissant personnellement dans ce projet ? Qui possède ces histoires, qui a le droit de les raconter, à qui doit bénéficier leurs diffusions ? En amenant ces questions éthiquement motivantes et en comparant le paiement monétaire avec le succès artistique, on parvient au cœur du sujet d’All Inclusive ; la capitalisation de la violence / la souffrance des autres et l’économie de l’empathie dans les arts.

Vu à la Friche la Belle de Mai, dans le cadre du festival Actoral. Conception et mise en scène Julian Hetzel. Dramaturgie Miguel Angel Melgares. Conseil artistique Sodja Lotker. Photo © Helena Verheye.


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