Gwendoline Robin « Faire l’expérience des changements de nature »

Propos recueillis par . Publié le 09/10/2018



Depuis plus de vingt ans maintenant, la plasticienne, performeuse et metteuse en scène belge Gwendoline Robin travaille des matières élémentaires (pierre, sable, eau, glace, feu…) pour en orchestrer les métamorphoses. Qu’elle se développe sous forme d’installations, de vidéos ou de performance, elle met en mouvement un vertigineux jeu d’échelle entre l’infiniment petit et l’immensément grand, les longs processus de transformation et des fulgurant instants d’explosion, de combustion, qui transforment le solide en fumée, le gazeux en liquide.

Après une formation en arts plastiques, vous vous êtes peu à peu dirigée vers des formes performatives, vers des dispositifs plus spectaculaires… Comment cette évolution s’est-elle opérée ?

Mes premières installations étaient déjà fondées sur une expérience de l’espace, de la lumière et des matières. C’était des sculptures de matières souvent transparentes, translucides, brillantes ou mates, qui lorsqu’elles étaient traversées par la lumière naturelle, opéraient une transformation de l’objet et de l’espace. Les notions d’in situ, de mouvements et d’attente du moment éclatant étaient déjà très présentes. Ensuite, j’ai voulu développer ce moment d’attente de façon plus collective, avec le public et créer une tension avec des installations dans lesquelles des objets ou matières explosaient ou prenaient feu. Le contraste entre ce moment extrêmement éphémère qu’est l’explosion et la durée de l’attente relativement long, m’a très vite questionnée. J’ai alors eu envie de rendre plus visibles ces différents temps : ces installations sont devenues un terrain d’action afin de donner à voir l’objet en train de se construire et de laisser le regard et l’environnement se transformer peu à peu. Le corps en action s’est alors ajouté à l’objet et à l’espace en devenant un nouveau paramètre. J’ai trouvé dans le monde la danse une plus grande ouverture et tolérance à l’expérimentation du corps et des espaces. De nouvelles collaborations sont nées, comme avec la danseuse Ida De Vos, et m’ont permis de développer un travail du geste, du temps qui s’écoule et de l’écriture de parcours plus approfondis. Ida De Vos m’a donné l’occasion de rencontrer les chorégraphes Barbara Manzetti et Pierre Droulers. Celui-ci m’a proposé de collaborer dans une de ses créations, Walk Talk Chalk, dans laquelle je transmettais certaines de mes actions à ses danseurs. J’ai ensuite rencontré Boris Charmatz, qui m’a aussi demandé de lui transmettre la performance Explosion au casque pour l’intégrer à sa création La Danseuse malade.

De manière générale, votre travail interroge les matières et leurs réactions physiques, chimiques, presque telluriques. Comment ce fil rouge se décline-t-il entre les différents médiums que vous utilisez ?

Depuis toujours mon intérêt porte sur la matière et les éléments : leurs composants, leurs interactions, leurs transformations physiques, chimiques et thermiques. La matière est mon matériel plastique par excellence avec lequel j’aborde différents médiums : la sculpture, l’installation, la performance, etc… Ces médiums se nourrissent les uns les autres et grâce à cela j’ai pu construire un langage plastique qui m’est propre, en constante évolution. Au-delà des récits, c’est avant tout un langage que chacun peut s’approprier et le signifier pour soi, car les éléments de base, eau, terre, feu, vent sont universels et appartiennent à chacun d’entre nous.

Vous avez collaboré avec la chorégraphe Gaëlle Bourges dans le cadre des Sujets à vif au Festival d’Avignon en 2017. Comment cette performance, Incidence 1327 permet-elle de croiser le texte et un travail plastique ?

Dès le départ essayé nous avons à tout prix évité de vouloir produire un duo entre nos deux disciplines. Ce qui nous intéressait, c’était plutôt de laisser venir les choses d’elles-mêmes, de garder beaucoup de liberté afin de rendre la rencontre possible. Comme point de départ, Gaëlle a proposé l’histoire de cette rencontre improbable entre François Pétrarque et Laure, à Avignon, en 1327. Nous partagions le même espace de travail sans trop se préoccuper l’une de l’autre, chacune dans nos recherches. Gaëlle lisait beaucoup, pendant que j’expérimentais des réactions physiques et chimiques avec l’eau et ses vapeurs, le feu et ses fumées. Je manipulais des disques de verre, de métal, des échelles, des briques et des bouilloires. Parfois, Gaëlle relevait la tête quand il y avait un peu trop de vacarme ! Le soir, Gaëlle me lisait des passages de ses lectures et de son récit : l’ascension du Mont Ventoux, les bulletins météorologiques, les poèmes du Canzoniere, certains de ses rêves… En changeant le genre des personnages masculins, nous avons pu semer le doute sur l’inscription des écrits dans l’Histoire et rendre hommage à toutes les femmes qui l’ont aussi écrite tout en restant dans l’anonymat. Des points de rencontre se sont trouvés, entre les différentes atmosphères, les actions, les récits, les matières en transformation, l’histoire d’amour de Françoise et Laure, nos voix et nos présences.

Cratère n°6899 créée en 2016 fait dialoguer le cosmique et les structures microscopiques qui façonnent notre monde. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette performance ?

Je me suis inspirée de certains phénomènes naturels quotidiens ou extra-ordinaires, comme la pluie, la brume matinale, les orages, les vents, les accalmies, les volcans, les geysers, les comètes, les lunes, leurs océans enfouis et les mouvements célestes, pour créer des associations d’idées, de matières et de formes. Ces phénomènes naturels aiguisent tout un imaginaire visuel et sonore à travers lequel des images surviennent et s’installent. Les matières mêmes et leurs propriétés physiques sont souvent le point de départ, le besoin que j’ai de les toucher, les manipuler, les sentir, en faisant l’expérience des changements de nature, de formes, de densité, de l’évolution de ces états dans le temps.

Nous retrouvons d’ailleurs Cratère n°6899 dans votre dernière création A.G.U.A. Comment ce nouveau projet d’envergure poursuit-il la recherche de cette précédente performance ?

Le projet A.G.U.A. est né après un voyage au Chili et la découverte des paysages du désert d’Atacama et de Patagonie. Ce sont des paysages hors normes, l’un de volcans, glaciers, océan, l’autre de désert de sel, de geysers, où la transparence du ciel permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. J’ai alors souhaité explorer l’élément eau, une matière en lien avec la terre, notre histoire et l’univers lui-même. Ce projet permettait aussi d’approcher des disciplines scientifiques, à travers l’astronomie, la géologie, la météorologie et de s’inspirer de certaines expériences pour créer des tableaux. À travers des dispositifs plastiques, des actions intéressent l’eau dans tous ses états – liquide, solide sous forme de glace, gazeux – et viennent modifier et perturber les dispositifs qui peu à peu métamorphosent l’espace. Il s’agissait de rendre visible notre appartenance à la terre, en hommage à certains peuples, pour qui notre présence au monde est fortement liée aux lacs, aux rivières et aux astres.

Vous avez collaboré avec les danseuses Ida De Vos et Louise Vanneste. Comment leur présence a-t-elle nourri votre travail et la dramaturgie de la pièce ?

Auprès d’elles, j’ai pu comprendre l’importance de l’intention du geste, du déplacement dans l’espace et du rythme des mouvements dans les actions, l’importance d’être à l’écoute de la matière et de son dialogue avec le corps dans un certain type d’espace. Le geste est très important dans ma démarche, c’est par ce geste que je peux rendre visible ce qui est en train de se jouer dans la matière. Une écoute et une lenteur particulières sont nécessaires pour la capter et l’accompagner, pour créer un dialogue avec elle et l’environnement… Ce travail avec des danseuses m’a permis d’oser une exploration plus profonde des possibilités du mouvement, ses différences de niveaux, de directions, ses zones visibles et cachées, ses vides, ses pleins, ses intérieurs et ses extérieurs.

Les spectateurs se déplacent librement dans l’espace, au fur et à mesure de vos actions. Comment avez-vous conçu ce dispositif ?

Nous avons étudié les relations existantes entre le public et les performeuses lorsque l’espace scénique est ouvert. Le public partage l’espace de la performance, ce qui le rend plus libre dans sa manière de regarder, de se positionner. Il faut trouver une manière de créer des limites sans pour autant qu’elles soient des obstacles. Les lignes de praticables qui traversent l’espace comme des pontons, la terre séchée au sol ou la grande bâche de plastique permettent en même temps de délimiter, de jalonner et d’ouvrir l’espace. Le plasticien et scénographe Simon Siegmann a cette très belle aptitude à partir de la scène pour aller vers les arts plastiques, en passant par l’architecture, pour finalement revenir vers à la mise en scène. Ce sont des qualités qui lui permettent d’avoir une grande souplesse pour travailler sur les projets des autres. Nous partageons le même intérêt pour des espaces à penser en tant que dispositifs actifs. Simon arrive à prendre en compte tous les éléments qui déterminent, caractérisent un lieu, ses limites, son cadre, ses éléments architecturaux, sa lumière, ses matériaux et propose des concepts, des déplacements qui vont permettre d’avoir une autre conscience de ce qui nous entoure.

Gwendoline Robin présente actuellement l’exposition Sous les lunes de Jupiter à L’Onde Théâtre – Centre d’art à Vélizy-Villacoublay, jusqu’au 24 novembre. En parallèle de l’exposition : l’artiste y présente sa performance Cratère n°6899 le 19 octobre, et Incidence 1327 avec Gaëlle Bourges le 16 novembre. Photo A.G.U.A. © Jorge de la Torre Castro.


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