Simone Aughterlony & Jen Rosenblit, Everything Fits In The Room

Propos recueillis par . Publié le 13/09/2018



Avec leur pièce Everything Fits In The Room, les danseuses et chorégraphes Simone Aughterlony et Jen Rosenblit créent un environnement mouvant, une performance en perpétuelle activation pendant laquelle un amoncellement d’objets et de corps tentent de dénouer l’étroit filet des relations et des rapports de pouvoir qui enserre les individus. Questionnant les oripeaux sociaux de ces espaces et objets précaires, elles proposent ainsi une utopie radicalement inclusive, dans la dissection des idées des féminismes, du queer et du care.

Everything Fits In The Room prend sa source dans une recherche sur les écrits de la militante féministe Alexandra Kollontaï. Comment cette recherche s’est-elle développée ?

Le HAU Hebbel am Ufer à Berlin nous a invité à mener un projet de recherche sur les écrits d’Alexandra Kollontaï et son idée radicale d’une politique d’égalité des sexes, des rôles dévolus aux femmes dans la famille et dans l’entreprise. Le dialogue entre sa voix unique et des théoriciennes contemporaines (Lauren Berlant, Sara Ahmed, Lee Edelman, Silvia Federici entre autres) a permis d’orienter notre navigation entre différentes figures marginales. La lutte de Kollontaï en faveur d’une refonte totale de la famille, inspirée par l’idéologie marxiste, a servi de terreau notre propre réflexion sur les différentes qualités de relations entre les individus, les structures familiales alternatives, et la question du vivre-ensemble. Nous sommes arrivées à l’idée d’un agencement flexible de corps en constante réinvention et d’une architecture d’objets, qui a posé les premières pierres de notre performance. Dans son manifeste, Kollontaï forge l’idée d’une femme nouvelle, déliée des responsabilités de ses rôles d’épouse, de mère et de travailleuse, épaulée par l’état. L’appartenance à la famille devient alors un choix et l’égalité des sexes se fait par une redistribution des tâches domestiques entre l’homme et la femme. Mais jamais l’émancipation de la femme hors des schémas de la domination masculine n’est envisagée par Kollontaï, elle produit même un discours très problématique sur la prostitution, en faveur de son interdiction, considérant sa non-viabilité économique…

Comment ces idées se sont-elles étayées en performance ?

En essayant de comprendre les liens entre l’économie sexuelle et la famille, en replaçant les écrits de Kollontaï dans le corpus féministe, nous nous sommes demandé jusqu’où mène la prostitution ? Est-ce que son éradication effacerait toute sa mémoire ? Qu’est ce que la perte ? Comment prendre conscience de la marge, avant qu’elle ne disparaisse ? Dans le studio, nous avons pris soin de l’obscurité. Nous avons commencé à accumuler toutes sortes de choses, en étant le plus inclusives possible. Nous voulions prendre le contre-pied de l’exclusion, très présente dans le manifeste, en ouvrant au maximum le spectre de notre pensée, de nos actions. Mais le désir d’une vie bonne (cf Judith Butler, Qu’est-ce qu’une vie bonne ?, ndlr) est resté de l’ordre du fantasme. Nous ne créons pas une utopie, il n’y a aucune promesse de bonheur.

Everything Fits In The Room est un projet collaboratif. Comment votre collaboration s’est-elle développée ? Quelles ont été les différents axes suivis lors de cette collaboration ?

Nous nous connaissons depuis plusieurs années mais nous avons commencé à travailler ensemble en 2015, pour la performance Uni * Form. Nous avons la même méthode de travail : nous avons confiance en la précarité d’un travail au coeur de l’inconnu, l’habitude de creuser une idée dans un espace liminal, de mener une réflexion sur la diffusion de l’information, et leur transformation en pensée chorégraphique. Nous travaillons toutes les deux à rassembler différents champs disciplinaires, pour créer un espace théâtral auto-généré. En croisant nos recherches et nos travaux respectifs, nous nous sommes retrouvées autour de la figure de la sorcière, qui permet de repenser les corps stigmatisés. La figure de la sorcière, comme dans une approche queer, frise l’idée d’un soi impossible à soumettre : ces pratiques sont ancrées dans l’idée de Nature, associés aux biens de la terre, libérée de la question sexuelle, autonome, anonyme, s’apportant du soin à elle-même, sans attaches. Pour Everything Fits In The Room, nous avons rassemblé une différents objets dans un même espace, comme le corps d’une sorcière accueille et incarne des instances et des structures extérieures.Il s’agit de créer un espace qui puisse offrir un champ de pratiques étendu, nous permettre d’expérimenter des actions, des relations, dans leur effondrement comme dans leur construction.

Comment cet espace se construit-il ?

L’idée d’un mur est apparue assez tôt dans le processus de création. Nous avons commencé à parler d’architectures dans lesquelles vivre, mourir ou pourrir. Nous avons parlé de l’espace domestique, et des différentes actions dévolues aux pièces de la maison. Que se passe-t-il dans la chambre ou dans le salon ? Que se passe-t-il lorsque la même chose se produit dans la cuisine? Que se passe-t-il alors lorsque ces chambres ne sont ni privées, ni isolées ? La pièce est une réduction microcosmique du monde. La pièce est une architecture permettant d’organiser et de réaffirmer les structures qui ont tendance à s’imposer universellement, de la famille nucléaire au système éducatif. En raison de ces structures normatives, nous n’avons plus véritablement accès aux pratiques dysfonctionnelles et non linéaires qui ont été dévaluées par l’évolution et le progrès.

Quels sont enjeux de contextualiser la danse dans cet espace particulier, coupé en deux par un mur de brique ?

Avec ses dimensions (4,5 m de largeur x 2,5 m de hauteur), construit avec de simples briques et du mortier, le mur offre une multitude de possibilités. Il renferme une sorte de dynamisme sculptural qui défie la notion de «dureté» et de durabilité, alors que l’amoncellement des objets présents dans la pièce incarne une certaine délicatesse, une fragilité. Différents appareils sortent du mur et permettent d’imaginer des corps qui pourraient y être attachés. Le mur revêt une phénoménologie en tant qu’agent autonome, qui édicte sa propre articulation : il pourrait encadrer, soutenir, protéger, séparer ou ordonner. Situé au centre de la pièce en diagonale, ce mur autoportant revendique un accès à 360 degrés. Les spectateurs sont mobiles. Il leur est possible de se déplacer, de prendre de la distance, de se reposer, de se nourrir, d’être proche ou dans la rencontre intime, exactement comme nous, performeurs. Toute personne qui entre dans la pièce participe de la même logique cumulative, de la performance.

Chaînes en acier, perruques, cuir, chaise en bois, eau, fruits, des os… Comment ces objets interagissent ?

Nos accessoires engagent plusieurs temporalités, certains sont comestibles, d’autres non, certains pourrissent lentement, d’autres se transforment au fil du temps… Nous essayons systématiquement de les faire entrer en contact, en friction, de les mélanger, de les activer. Nous n’avons pas encore trouvé, malgré le progrès technique et scientifique, de remède à la pourriture. De nos jours, nous avons pourtant tendance à chercher à fixer les choses, à les ordonner, tant nous sommes effrayés par le désordre. De notre room émane le code infini de la nouvelle sauvagerie, où l’architecture, la structure peut se fissurer et fuir. Chaque objet y échafaude alors sa propre relation avec les autres.

Ces différents accessoires font parfois également écho à la sexualité (jockstrap, harnais en cuir…).

L’histoire du corps sexuel intègre beaucoup d’accessoires. L’usage de ces objets permet d’étendre le corps vers l’autre et ce qui attache, ce qui bande, permet de connecter les choses entres-elles.

En quoi la pensée queer nourrit-elle votre recherche, votre performance ?

S’il est possible de traverser, d’infiltrer la queerness tout en conservant son aspect essentiellement indéfinissable, alors nos pratiques sont queer. Nous engageons des recherches sur le corps, les architectures et les objets dans une constante contradiction. Nous forgeons des idées sans pour autant tenter de définir quoi que ce soit, pour qu’elles gardent toutes leurs étrangeté. Il nous semble fondamental que le travail soit envisagé de façon queer, comme un cadre mouvant. Dans Everything Fits In The Room, l’espace accueille nos corps, et nos corps accueillent le travail, parfois avec difficulté, parfois avec facilité. Ce qui nous intéresse ici, ce sont les moyens de tordre le cadre, pour y inclure également les spectateurs.

Miguel Gutierrez et Colin Self créent un paysage sonore en live, derrière une petite table de cuisine. Comment cette collaboration s’est-elle mise en place ? Comment la musique agit-elle dans Everything Fits In The Room?

Nous avons commencé la recherche musicale avec Tami T, avec qui nous avions déjà trouvé une tonalité particulière. Les musiciens Miguel Gutierrez et Colin Self nous ont ensuite rejoint pour travailler à un “corps sonore”. Tous les participants à cette pièce contribuent à l’énergie coopérative, alors même que chacun est encouragé à trouver une certaine autonomie. Cette musique mélange une multitude d’éléments et permet de reconnaître les déviances comme faisant partie de notre monde social. Un unique individu ne peut pas être tenu responsable de la continuité, de l’identité et de l’épanouissement d’un espace, il faut un roulement de présences. La présence en direct de Miguel et Colin s’ajoute à la multiplicité des objets et des individus dans l’espace, à leur accumulation, à leur réorganisation perpétuelle. Ils peuvent stationner, se détacher et se rattacher à différents endroits de la pièce, conférant alors au son la même mobilité que celle qui est laissée aux autres objets alors en présence.

Vu au Centre d’Art Circuit à Lausanne dans le cadre du festival Programme Commun. Concept et performance Simone Aughterlony et Jen Rosenblit. Composition, corps musical Miguel Gutierrez et Colin Self. Performeurs invités Teresa Vittucci et Niall Noel Jones. Installation lumières Florian Bach. Music Kitche Sculpture Nik Emch. Photo © Ian Douglas.


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