Erwan Ha Kyoon Larcher, Ruine

Propos recueillis par . Publié le 03/04/2019



Découvert en 2011 dans le spectacle De nos jours [notes on the circus] du collectif Ivan Mosjoukine, Erwan Ha Kyoon Larcher signe aujourd’hui son premier solo, Ruine. Acteur, danseur, circassien, comédien, musicien, ce touche à tout présente une première oeuvre manifeste, brute et composite. Oscillant constamment entre humour absurde et situations tragiques, ce geste offre une singulière ruée au coeur d’une poésie suicidaire. Dans un espace ressemblant à un laboratoire d’expérience des limites du corps, le performeur se joue des dangers pour déplier, en solitaire, les multiples faces d’une identité protéiforme. Rencontre.

Ruine est votre première création théâtrale depuis la séparation du collectif Ivan Mosjoukine en 2014. Pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant ?

Après l’arrêt du collectif, j’ai fait de la musique avec le projet Tout Est Beau et travaillé en tant qu’interprète (pour Christophe Honoré, Cédric Orain, Philippe Quesne et Clédat et Petitpierre, ndlr). Je sentais que j’avais besoin de temps pour me définir à nouveau. Il y avait un côté presque schizophrène dans le fait de passer de la musique à d’autres création si différentes, et j’avais envie de rendre compte de cette multiplicité que j’avais traversée, de tout ce que j’avais pu collecter au cours de ces dernières années. Ces différents projets m’apparaissaient comme autant de morceaux d’un même puzzle à rassembler.

Ivan Mosjoukine a participé à la constitution de votre identité artistique. Comment s’en détacher sans pour autant faire volte-face ?

C’est certain que je me suis construit avec Ivan Mosjoukine. Mais après cette expérience, je me suis forcément posé la question de quoi faire et comment faire seul pour ne pas répéter. S’extirper d’un collectif et se retrouver tout seul, c’est à la fois joyeux et triste. Pendant mes premières résidences, je me suis demandé ce que je pouvais bien faire et si j’en étais capable. C’est comme si j’avais repris en solitaire la chose qu’on avait commencée à plusieurs. Je voyais resurgir des systématismes, des méthodes de travail, des réflexions, et il y a eu comme une sonnette d’alarme qui m’a forcé à m’en détacher. Comme devant un tas de ruines, on se demande si on doit reconstruire quelque chose à l’identique ou quelque chose de complètement nouveau. Dans le spectacle, il y a bien sûr des éléments qui ressemblent à ce que je faisais avant, le fantôme d’Ivan Mosjoukine est toujours là. Mais peut être que repasser à ces endroits, les revisiter, c’est aussi une meilleure manière de les transformer.

Ce désir de faire un solo, de se retrouver seul au plateau après une aventure collective, induit toujours une confrontation avec soi-même.

Oui, qui dit retour à soi, dit en effet des questions très intimes. Donc certaines choses sont venues en premier sur le tapis. C’est un peu bateau mais je souhaitais partir de questions identitaires, très présentes chez moi. Je suis né en Corée et j’ai grandi en France, ça a été le moteur de pleins de choses dans ma construction personnelle. Je n’avais pas envie de me focaliser uniquement sur ma petite histoire, mais d’ouvrir sur des réflexions sur l’éducation, le racisme, l’émancipation…

Dans le spectacle, vous organisez un dialogue entre différentes disciplines : musique, danse, acrobatie… Comment avez-vous organisé ce dialogue entre la diversité de ces pratiques ?

Disons que c’était tous les moyens que j’avais à disposition pour rendre compte de la multiplicité dont je suis fait. J’avais le désir de faire comme un opéra, pas dans le grandiose et les mêmes moyens, mais plutôt dans la forme, une succession d’actes entrecoupés de chants et de danses. Je ne voulais pas que ce soit démonstratif mais que les actes, les danses ou les musiques se répondent entre eux. Au final, j’ai l’impression que c’est la même chose qui prend des formes différentes. Pour la danse par exemple, je voulais donner à voir de la danse non pas comme une technique mais plutôt comme un moyen de se libérer. J’ai très peu dansé pour des chorégraphes, mais ce que j’ai vécu en allant dans des fest noz en Bretagne ou en tournée avec Rebeka Warrior pour ses dj set m’a questionné sur ce qui rassemblait tous ces pas, répétitifs et sautillants. Je trouve qu’il y a très peu de différence entre des danses traditionnelles hongroises, des fest noz bretons et le jumpstyle par exemple – les spécialistes vont me sauter dessus -, évidemment qu’il y en a, mais en substance je trouve ça similaire. Il y a une énergie de vie qui rassemble et qui reconnecte avec les éléments. Et pour les actes de cirque, j’ai cherché ce qui symboliquement pouvait les rendre intéressants, dans des significations qui me paraissaient essentielles.

Si le spectacle est composite, il y a néanmoins un fil rouge qui vient faire le lien entre les tableaux : une carapace de tortue géante dans laquelle vous décochez régulièrement des flèches…

Je me suis inspiré du Yi-King ou le livre des transformations. C’est un ouvrage chinois qui date de plusieurs millénaires, les premiers tirages remontent à plus de trois mille ans. On raconte même que ce texte aurait été écrit pour inventer la langue chinoise. Pour faire rapide, on le consulte lorsqu’on est face à une difficulté ou un noeud à démêler. On pose une question et ensuite on tire des pièces afin d’obtenir un hexagramme qui lui-même renvoie à un texte. Il est censé nous éclairer sur la question posée. Ces premiers tirages se faisaient justement dans des carapaces de tortues que l’on brûlait et les fissures donnait un dessin soumis à interprétation. Bref, lorsque je tire à l’arc dans cette carapace, le but n’est évidemment pas de tirer dans le mille, mais plutôt de lancer une idée, de viser une pensée en la projetant. Toucher cette cible, c’est une manière de consulter ou de se toucher soi-même.

Ruine est ponctué de petit numéros, de situations de mise en danger, qui peuvent parfois presque s’apparenter à des mini-suicides, tout en restant poétiques ou cocasses.

Oui c’est vrai. Mais des suicides ratés ! (rire). En vrai, plus que de suicides c’est plutôt des mises en difficultés de soi, symboliques. Ces actes sont des images très littérales, j’avais envie que ce soit presque presque comme des vignettes. Ils font écho à des états que j’ai pu connaître, ou des situations dont j’ai été le témoin. Et je n’avais pas envie d’en parler de manière psychologique, je voulais que le travail physique prenne le relais, qu’il soit plus important que la parole. Ça permet une forme d’humour ou de distance, ou de transformer une certaine gravité en une certaine puissance de vie.


Qu’elle soit dévorée par les flammes, perchée sur un tas de brique, ou à deux doigts de l’asphyxie dans un bocal d’eau, une figure revient plusieurs fois dans le spectacle : celle de l’équilibriste.

Oui, je suis très attaché à cette figure. Pendant ma formation (au Centre national des arts du cirque, ndlr), je me suis spécialisé dans le mât chinois et les équilibres sur les mains. Mais je ne trouvais pas intéressant d’être spécialiste, de rester bloqué dans une seule et unique discipline. Du mât chinois, je n’ai finalement gardé que la chute, et du travail sur l’équilibre, cette figure renversée la tête en bas sur les deux mains… Je trouve qu’il y a quelque chose de très fort dans le fait de se « mettre à l’envers ». C’est une forme de résistance, d’abord physique, et puis symbolique ; c’est aller à l’encontre d’une position normale et communément admise. Ce n’est pas à proprement parler une figure de cirque, ou plutôt si, mais une figure de base. Résister : c’est aussi à cet endroit là que j’aime me raconter cette pratique.

Vu au Centquatre-Paris. Écriture, mise en place, actions, musique : Erwan Ha Kyoon Larcher Voix : Erwan Ha Kyoon Larcher. Régie générale/son : Enzo Bodo. Création lumière : Vera Martins. Régie lumière en alternance : Vera Martins/ Jérôme Baudouin. Costume pyrotechnie Ann Williams. Artificière Marianne Le Du.  Espace scénographique : Ji Min Park et Erwan Ha Kyoon Larcher. Photo Jacob Khrist.


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/erwan-ha-kyoon-larcher-ruine/