Emma Dante ressuscite les morts

Propos recueillis par . Publié le 15/01/2015



Auteure, metteur en scène et réalisatrice, Emma Dante est une figure internationale de la scène italienne. Sa pièce Le Sorelle Macaluso (Les Sœurs Macaluso) programmée au Festival d’Avignon l’été dernier a suscitée l’engouement du public et de la presse. À l’occasion de la présentation de Le Sorelle Macaluso au Théâtre du Rond-Point à Paris, la metteur en scène italienne a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions.

Qu’est-ce qui vous a motivé dans la création de votre pièce Le Sorelle Macaluso ?

Je voulais raconter l’histoire d’une famille comme un corps qui est mutilé par le cours de la vie. Une famille où il est impossible de mourir mais également impossible de vivre. Les sept sœurs Macaluso vivent ensemble dans la misère, pour toujours inséparable même au moment de la mort. Ce lien morbide, cette sororité absolue me paraissait intéressante pour parler d’une dimension surréelle où les vivants et les morts se parlent, s’assoient les uns à côté des autres, continuent à se disputer, à se faire des reproches, à rire, à boire du café et à repriser des chaussettes. J’imaginais une maison dans laquelle, malgré les deuils, le temps continuait à glisser tout comme les actions quotidiennes de ces membres de la famille qui vivent ensemble dans la vie et dans la mort.

Avez-vous travaillé avec des images en tête ?

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » L’Etranger d’Albert camus a été un roman très stimulant pour ce travail. Il m’a beaucoup fait réfléchir sur beaucoup de choses. Par exemple, la mort n’est pas un problème pour les morts mais bien pour les vivants. C’est nous qui sommes impliqués, la mort nous regarde nous qui restons et qui nous confrontons au deuil, nous qui nous désespérons de la perte de notre mère ou de notre frère même si nous ne nous rappelons pas exactement le moment précis où nous les avons perdu, car il n’existe pas de frontière, il n’y a pas de moment où quelqu’un part, cela pourrait être aujourd’hui comme avant-hier, voire bien longtemps avant sa mort. Un ami m’a raconté que sa grand-mère, dans un délire causé par sa maladie, une nuit, appela sa fille en criant. Sa fille court à son chevet, sa mère lui demande : « en fait, je suis vivante ou je suis morte ? » La jeune fille lui répond « Vivante ! Tu es vivante maman ! » Sa mère, d’un ton sarcastique répondit : « vivante ? Tu te fiches de moi ! Moi, je suis morte depuis un bout de temps mais vous ne me le dites pas pour ne pas m’effrayer. »

Pourquoi s’être focalisé sur des femmes, et spécialement sur des soeurs ?

Les familles siciliennes sont principalement matriarcales. La femme gère la maison mais aussi l’âme de ses habitants. Je voulais un peloton féminin aux commandes de la maison, mais je voulais que toutes elles enfilent des pantalons et que toutes aient une adoration pour la mère sublime qui meure beaucoup trop jeune. Les sœurs Macaluso sont dévastées par la misère et par leur difficulté à supporter la vie. Elles sont négligées et fatiguée, c’est pour cela que la mère apparaît belle comme un ange et donne à ses filles la plus importante des recommandations : « … ne vous arrêtez jamais de rire, de danser, de chanter… et de temps en temps vous devez détacher vos cheveux, déboutonner votre chemise et vous mettre un peu de rouge à lèvres tout simplement… ».

Aucun décor ni accessoire, juste des boucliers accompagnent les comédiens. Ont-ils une signification particulière ?

Je voulais que la scène soit vide, habitée par les ombres. L’obscurité élimine une femme, décédée. Ce sont les obsèques de Maria, l’ainée. Au fond apparaissent les visages des sœurs endeuillées. Le petit peuple avance vers nous d’un pas sur. Un jeu de noir et de lumières révèle les vivants et les morts inexorablement unis. Les morts sont prêts à se rendre à travers Maria. Ils restent en équilibre instable sur une ligne sur laquelle il faut combattre encore, à la manière des pupi siciliens, avec épées et boucliers en main. La bataille de la vie continue aussi après la mort.

Pensez-vous que le théâtre et la mort sont étroitement liés ?

Absolument oui. Le théâtre est l’ailleurs pour moi. Je ne crois pas en Dieu, je ne crois pas à l’au-delà. Je crois au présent et aux choses à accomplir maintenant. Le théâtre est le maintenant mais aussi un temps pour ne pas oublier le passé, pour garder la mémoire vive et ce que nous avons perdu.

Vous avez beaucoup travaillé l’improvisation avec vos comédiens, je suis curieux de savoir quelles ont été vos indications et les points de départ évoqués pendant les répétitions ?

Tout a commencé quand j’ai demandé aux actrices de s’habiller de noir et de marcher. Puis de cette marche sombre j’ai eu besoin d’un peu de lumière, de soleil et je leur ai demandé de porter des robes de plage bariolées sous leurs vêtements sombres et d’enlever leur chemise et leurs pantalons pendant la marche. À l’improviste, de l’obscurité est né un champ fleuri et finalement j’ai vu le soleil, la mère et leur jeunesse.

Vous avez présenté votre premier film Via Castellana Bandiera (Palerme), lors de la 70ème édition de la Mostra de Venise en 2013, qu’est-ce qui vous a poussé à passer derrière la caméra?

Via Castellana Bandiera était une histoire que je ne pouvais raconter qu’au cinéma. J’avais besoin de la rue, de la poussière, de la lumière naturelle, d’objectifs étroits pour marquer les traits somatiques des personnages. Cela a été une très belle expérience bien que le cinéma soit un moyen d’expression totalement différent du théâtre. En ce moment je suis un train d’écrire mon prochain film tiré de la pièce Le Sorelle Macaluso.

Le Sorelle Macaluso, un spectacle de Emma Dante, avec Serena Barone, Elena Borgogni, Sandro Maria Campagna, Italia Carroccio Davide Celona, Marcella Colaianni, Alessandra Fazzino, Daniela Macaluso, Leonarda Saffi, Stéphanie Taillandier. Photo de Carmine Maringola. Traduction Camille Brunet.


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