El Conde de Torrefiel « La place publique est un paradigme »

Propos recueillis par . Publié le 05/10/2018



Fondée par Tanya Beyeler et Pablo Gisbert en 2010, la compagnie El Conde de Torrefiel est aujourd’hui l’une des nouvelles figures de la scène espagnole. Dans sa dernière création La Plaza, le binôme œuvre à la représentation d’une place publique, sous tendues d’interactions entre des individus neutralisés, sans visages, qui occupent l’espace comme les personnages d’une scène de genre. Rencontre avec Tanya Beyeler.

Votre compagnie El Conde de Torrefiel est née en 2010. Quelles dynamiques animent votre duo ?

Nous avons chacun des caractères très différents : notre dynamique de collaboration repose donc beaucoup sur la confrontation, le dialogue et le compromis. Mais nous sommes complémentaires. Nous sommes tous les deux assez pudiques vis à vis des autres, si bien que nous nous cachons derrière le nom El Conde de Torrefiel… Je pense que les problématiques qui traversent notre travail sont toujours les mêmes. Nous mettons en scène des questions que nous nous posons en tant que citoyens dans un contexte social spécifique. Je dirais que ce sont des questions existentielles très fondamentale : Qui suis-je ? Où suis-je ? Qu’est-ce que je fais ? La question souligne toute la complexité de la réalité et de sa perception, en relation à son environnement et aux autres individus avec qui nous partageons l’espace et le temps.

La Plaza envisage le plateau comme une place publique. Que permet de cristalliser cet espace en particulier?

La place publique est un paradigme, un monde en modèle réduit. De nombreuses réalités y cohabitent, différentes perceptions du monde se partagent le même espace sans pour autant se toucher, interférer. Et c’est une tendance qui se renforce dans la notre monde contemporain : les réalités deviennent de plus en plus subjectives.

Comment la dramaturgie de ce nouveau projet s’est-elle construite ?

Chaque spectacle commence toujours par une page blanche. Avec notre précédent spectacle Guerrilla, nous étions arrivés à la fin d’une étape dans notre parcours. Pour La Plaza, nous voulions utiliser de nouveaux procédés formels. C’est probablement la première fois que nous commençons la création d’un spectacle à partir d’une donnée esthétique : le zentai (combinaison qui recouvre le corps dans son intégralité comme une seconde peau, généralement en élasthanne, ndlr). Les répétitions ont pris la forme d’improvisations de scènes quotidiennes, qui mettent en jeu des conflits. Nous avons travaillé sur de véritables personnages et des situations concrètes sur le plateau, avec des costumes, des perruques, des événements réalistes, presque banals… Nous avons ensuite réduit au minimum pour n’en garder que leur essence : sur environ 96 situations écrite, seulement 5 se retrouvent finalement dans le spectacle.

En quoi, selon vous, le médium théâtre peut-il mette le doigt sur des problématiques politiques et sociétales?

Le théâtre ne doit pas devenir ni avoir pour objectif d’être un outil politique ou social. Le théâtre n’est pas éthique, n’est pas utile du tout, il doit rester abstrait. Si le théâtre touche à des sujets politiques ou sociaux, alors il doit seulement témoigner de questions existentielles. Pour nous, le théâtre se situe plutôt du côté de la religion, dans le sens d’un monde intérieur. Le théâtre peut pointer des problèmes réels, mais seulement en tant qu’effets collatéraux, projetés par le regard du spectateur. Cependant, la manière dont il peut affecter la vie quotidienne de chaque spectateur doit rester quelque chose qui lui est étranger.

Vous ne vous définiriez-vous donc pas comme des artistes politiques ?

Pas du tout. Nous n’avons aucune solution à offrir.

La Plaza, conçu et créé par El Conde de Torrefiel, en collaboration avec les interprètes. Mise en scène Tanya Beyeler et Pablo Gisbert. Avec Gloria March Chulvi, Albert Pérez Hidalgo, Mónica Almirall Batet, Nicolas Carbajal, Amaranta Velarde, David Mallols. Lumières Ana Rovira. Scénographie, accessoires et costumes, Blanca Añón et les interprètes. Son Adolfo Fernández García. Photo © Els De Nil.

Du 10 au 13 octobre au Centre Pompidou / Festival d’Automne à Paris


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