DD Dorvillier « Suivre le chemin de sa propre intelligence »

Propos recueillis par . Publié le 18/07/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, DD Dorvillier.

D’origine américaine, la danseuse et chorégraphe DD Dorvillier vit et travaille en France depuis 2010. Ses dernières pièces Only One of Many (2017) et Extra Shapes (2015) explorent et mettent en exergue les relations (ou non-relation) entre la musique, la danse et la lumière. Cette recherche chorégraphique autour de ces différents médiums l’amène à travailler en étroite collaboration avec le compositeur de musique électronique Sébastien Roux. Créée en 2012, la reprise de sa pièce Danza Permanente avec la compositrice américaine Zeena Parkins verra le jour en janvier 2019.

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

À Puerto Rico, où je suis née et où j’ai grandi, la danse et la musique sont presque inséparables. On parle avec les mains et on bouge quand on écoute. Le corps est impliqué dans tout échange. C’est ça ma première expérience de la danse. Puis avec ma grand-mère – qui a commencé une carrière de danseuse à New York, mais n’a pu continuer car empêchée par sa famille – j’ai assisté à presque toutes les représentations du Ballet de San Juan depuis un très jeune âge. On partait avec une boîte de mouchoirs sous le bras et pendant le ballet je faisais le singe, en l’accompagnant dans ses sanglot sans jamais comprendre pourquoi on pleurait. Le cours de Hula, sur la terrasse de ma voisine Hawaiienne c’était mon premier cour de danse, j’avais 9 ans. J’étais émerveillée par cette danse et je le suis toujours. Le Hula traditionnel est sacré, parle de la nature, de la mer, de la terre, des fleurs, de la mythologie hawaïenne. On chantait et on bougeait, assises, debout, avec des gourdes décorées de plumes et des instruments de percussion. Il n’y avait pas d’autres petites filles, seulement des adolescentes et des femmes. Je ne me rendais pas compte que cette danse venait d’ailleurs, tellement elle respirait dans les voix et les corps de ces femmes et dans le paysage tropical. Je vivais cette danse comme quelque chose qui nous appartenait à toutes, et comme un endroit de partage très doux et tendre.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

Danser et créer ont toujours été la même chose pour moi. J’ai toujours dansé et j’ai toujours inventé des dispositifs pour y danser. Danser faisait intrinsèquement partie de ma vie de jeune fille. À 18 ans, ma première confrontation avec la danse comme « art » a été de voir la compagnie Cunningham sur scène. J’ai été bouleversée, stoppée par la permission que le chorégraphe s’accordait, à faire ce qu’il voulait sur une scène, à inventer ses propres règles formelles, esthétiques, physiques et à jouer avec elles. Cela suait d’intelligence et de sensibilité. Une année plus tard, en fac au Vermont, c’était le déluge de références et influences : les artistes venant de la Judson Church (Simone Forti, Steve Paxton, Yvonne Rainer, Deborah Hay), et d’autres plus actuels à mon époque (toujours avec l’héritage de Judson derrière, croisant les champs de la Performance Art des années 90) : Jennifer Monson, Dancenoise, Jennifer Miller/Circus Amok, Ishmael Houston-Jones, Yvonne Meier, Carmelita Tropicana, Salley May, Mimi Goese, Ethyl Eichelberger et tant d’autres. En expérimentant avec ces artistes en action pour la première fois, mon destin d’artiste était scellé.

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

Une danse qui se fait autant par la pratique que par le concept. Une danse qui fait ce que les mots ne peuvent pas faire. Une danse qui génère la parole. Une danse qui propose des questions. Une danse intelligente, qui fait réfléchir. Une danse qui ne se prend quand même pas trop au sérieux. Une danse qu’on « ne comprend pas » tellement elle est innovante. Une danse qui n’a pas peur d’inviter l’ambiguïté. Une danse qui se fiche de la danse comme elle est culturellement définie. Une danse qui ne fait pas de compromis. Une danse qui invite la différence. Une danse qui ne s’impose pas comme une vérité mais comme une expérience à vivre. Une danse qui laisse une place à l’imagination et à la perception du spectateur. Une danse qui rend possible pour le spectateur le double jeu d’être seule et d’être ensemble avec le reste du public. Une danse qui fait bouger l’inconnu. En tant que spectatrice j’attends toutes ces même choses.

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Le corps, nos corps, tous les corps. Le corps et la planète. le botaniste Gilles Clément parle du “jardin planétaire”. La planète est un jardin. Est-ce que le corps est aussi un jardin, et la planète est un immense corps ? La danse peut nous donner des pistes, pour savoir comment écouter, regarder, sentir, bouger, parler, être ensemble, autrement. Do we want bodies that share, or bodies that stare?

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

L’art, et donc l’artiste, nous donne à voir plein de réalités inédites et étonnantes. L’artiste peut nous révéler la richesse inépuisable qui nous attend dans les failles de ce que nous avons pu nommer, ce que nous connaissons. Je crois que le médium de l’artiste est tout simplement l’inconnu. Le seul impératif que j’aimerais qu’on me donne en tant qu’artiste, et donc le seul que je donnerai aux autres, serait celui de suivre le chemin de sa propre intelligence, sa vision, son intuition et de rester à l’écoute des effets de ses actions sur le contexte dans lequel on vit.

Comment voyez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

On a besoin de la danse, de toutes les danses, de danser, et d’inventer toujours de nouvelles danses, comme on a toujours fait. Sans ça, il n’y a pas de futur.

Photo © Bryan Campbell


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