Daina Ashbee, Vers une nouvelle exploration des féminités

Propos recueillis par . Publié le 17/09/2018



À seulement 28 ans, la chorégraphe Daina Ashbee compte aujourd’hui parmi les figures importantes du paysage chorégraphique à Montréal. Remarquée pour ses pièces minimales et radicales, situées à la frontière de la danse et de la performance et pour son engagement politique, elle creuse des sujets complexes dans le champs des arts vivants, comme la sexualité et les changements climatiques, en tentant une ré-appropriation des corps féminins.

Votre solo Pour semble être à l’origine de votre recherche autour du corps féminin. Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce projet ?

Le processus de recherche a commencé en 2013, alors que j’avais 23 ans. À l’origine, Pour était une forme solo pour moi-même. Je souhaitais créer une pièce fondée sur mon propre cycle menstruel, très douloureux. Je n’en pouvais plus de réprimer cette douleur. Plus j’y pensais, plus je voulais créer un espace pour que les femmes se sentent libres dans leurs corps. Pour questionne cette douleur et cette libération des attentes de la société envers les femmes et leurs corps. J’ai commencé par travailler sur mon propre corps, mais après avoir créé ma première pièce Unrelated en 2015, j’ai choisi de me consacrer à la mise en scène. J’ai donc transmis les matériaux à un autre corps. J’ai travaillé avec un petit nombre d’interprètes différentes avant que la danseuse Paige Culley ne rejoigne le projet, quatre semaines seulement avant la création à l’automne 2016.

La même année vous avez créé When the ice melts, will we drink the water ?, qui semble poursuivre le même travail gestuel, se déployant depuis le bassin…

When the ice melts, will we drink the water ? a été créée très rapidement, avant Pour, en deux semaines seulement. La danseuse Esther Gaudette devait au départ interpréter le solo Pour, tant est si bien que nous nous sommes retrouvées avec suffisamment de matériaux chorégraphiques pour une autre pièce, d’autres axes de recherches, un autre projet. Esther y réalise une série de mouvements lents, circulaires, à partir de son pelvis, de façon très intime, hypnotisante. Une énergie particulière circule quand nous prenons conscience des autres spectateurs, quand nous nous regardons nous même absorbés par son bassin, l’intérieur de ses cuisses, son vagin, que nous devinons sous son costume. Les mouvements répétitifs gagnent peu à peu en violence, au fur et à mesure du déploiement de ce vocabulaire gestuel…

De ces deux pièces, découlent votre dernier solo, Serpentine.

En effet, Serpentine est née de ma passion pour la conception de ces pièces, et de mon désir de travail avec son interprète, Areli Moran. Nous avons créé la pièce dans mon appartement, sans aucun financement, juste avec l’amour du travail en commun. Elle a été imaginée comme une installation, un corps installé, un moment plus performatif. En ce sens, j’aime penser qu’elle peut vivre, respirer, sentir sa chair et son âme, alors que les spectateurs peuvent ne l’envisager que comme un objet. Même si cette idée est effrayante ! En lui-même, ce travail est très cathartique et douloureux. Certains pourraient le trouver violent. Pourtant, ni pour Areli, ni pour moi, il ne s’agit de rejouer une violence. Ce n’est pas non plus directement de la violence. Non plus une résurgence de violence. La violence est le résultat d’une douleur refoulée, qui nécessite du temps, de l’espace et des témoins pour être libérée.

Ces trois pièces sont des solos. Quels ont été les nécessités et les enjeux de la figure du solo dans votre travail ?

Le corps est en lui-même très complexe, même dans sa plus grande simplicité. C’est la raison pour laquelle toutes mes pièces sont des solos – mis à part Unrelated, qui est un duo. Le corps communique, produit un langage. Le corps peut prendre tant de formes différentes, même quand il se tient simplement droit. Il est composé de tellement de couches, une multitude de couches, physiques et énergétiques. Le corps n’a pas besoin de mouvements très complexes pour exprimer ce que je souhaite mettre en avant. Plus la pièce est simple, plus je la trouve puissante. Selon moi, la vérité se loge dans la simplicité, dans le moins. Quotidiennement, je me dis less is more, less is always more.

La nudité est également toujours présente dans vos pièces.

La question de la nudité me renvoie à la réponse précédente, sur la simplicité. Je comprends tout le pouvoir des costumes, des accessoires. Ils peuvent rajouter des couches, créer des sculptures autour, derrière, sur ou sous les corps. Je ne prends pas les accessoires et les costumes à la légère, ils peuvent tellement communiquer de choses aux spectateurs. Mais je préfère laisser le corps parler en premier. Ensuite, des effets peuvent apparaître pour renforcer le discours du corps. J’ai peur que si je charge trop mon travail avec des lumières, des costumes, de la musique, des corps différents, nous pourrions perdre l’occasion de simplement écouter attentivement le langage du corps, toutes ses couches, ses profondes subtilités.

Au-delà même de mettre l’accent sur des corps dans leur plus simple appareil, vous questionnez surtout l’idée de féminité…

En effet je travaille systématiquement avec des femmes. Mes précédentes pièces étaient construites autour de sujets tels que les violences faites aux femmes (Unrelated), mon propre cycle menstruel (Pour), le dérèglement climatique et son effet sur notre mère nature (When the ice melts, will we drink the water ?) et la question des rapports entre temps, espace et attention dans un solo cathartique, fondé sur la répétition et l’insistance (Serpentine). Je vois mon travail comme une sorte d’exploration de la féminité au sens large, de l’exploitation des femmes, à l’idée de mère nature. En ce moment, je prépare ma première pièce de groupe exclusivement féminine…

Photo © Daina Ashbee


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