Cécile, Marion Duval & Luca Depietri

Propos recueillis par . Publié le 29/02/2020



Activiste à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, clown dans les hôpitaux ou encore porno-activiste pour Fuck For Forest, Cécile est une femme aux multiples vies. Elle est de celles que l’on pourrait écouter parler des heures durant, qui nous suspend à ses lèvres et nous laisse pantois devant autant d’histoires rocambolesques. Marion Duval et Luca Depietri, ont échafaudé ensemble un spectacle bouleversant autour de cette personnalité hors du commun et d’un charisme à toute épreuve. Taillée sur mesure pour Cécile, ce délirant one-woman-show autobiographique rompt avec les conventions traditionnelles de la machine théâtrale et explore avec une jubilation certaine les possibilités qu’offre ce médium, aux confins de ce que nous avons l’habitude de traverser au théâtre aujourd’hui.

Marion, votre précédent spectacle Claptrap célébrait votre relation avec votre ex compagnon Marco Berretini et brouillaient déjà les codes de l’objet théâtral. Votre nouvelle pièce, Cécile, continue à questionner l’ambiguïté de ce médium : le théâtre semble être pour vous un espace où fusionne mise en scène et spontanéité, fiction et réalité.

Marion Duval : Nous avions déjà expérimenté cette stratégie en 2011 dans Las Vanitas. Dans Claptrap, nos espoirs, nos doutes, nos intentions, nos enjeux étaient d’emblée partagés avec le public au début spectacle. On s’amuse à dévoiler les dessous, on annonce ce qui va avoir lieu, on fait des confidences… ça fait une mise de départ et ça crée une certaine intimité. Ainsi, nous parvenons à créer un climat intimiste dès le départ entre nous et les spectateurs. L’idée est de chercher la possibilité d’une rencontre, même s’Il y a une part de construction, un cadre, un rendez-vous… le spectacle quoi ! Lorsque nous choisissons de dire quelque chose devant un public, ça change le regard que les gens peuvent nous porter sur scène. Leurs regards nous transforment, ce qui rend chaque représentation unique où se dégage une atmosphère singulière et nous essayons de profiter de ces moments précieux. Mettre en place ce dispositif, ce climat de proximité, prend d’ailleurs beaucoup de temps ; c’est pourquoi, nos spectacles durent longtemps (Claptrap et Cécile durent plus de 3h, ndlr.). Le temps permet d’épuiser les doutes sur la qualité d’un spectacle, de passer au-delà, tout le monde finit par ne plus trop savoir ce qu’il·elle est en train de regarder… ou de faire.

Luca Depietri : On appelle cette technique la défocalisation. Il y a toujours une sorte de filtre avec lequel nous percevons les enjeux d’une situation. C’est-à-dire que nous réagissons à une situation suivant à ce que l’on perçoit des actions qui se déroulent à l’arrière-plan d’un monde réel ou fictif. Et si le·la spectateur·rice est constamment en train de « réfocaliser » la nature de la situation elle-même, il·elle ne pourra plus réagir de façon linéaire à ce qui est en train de se passer. Passer toujours d’un plan fictionnel à un plan réel l’empêche de s’accrocher définitivement à une catégorie. Chacune de ces catégories emmène à une expérience différente, aussi sur le plan esthétique.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette zone trouble, instable ?

Marion : Ça permet justement de dépasser un peu, disons, ce qui est convenu, les attentes, les codes… Ce temps créé une relation spécifique et intime.

Luca : Je crois que, quelque part dans notre naïveté vis-à-vis du théâtre, nous avons encore l’espoir qu’il y ait un au-delà de la représentation. Ce trouble, cette « défocalisation » permanente permet de résister aussi bien à l’impératif d’autofiction qu’à celui de l’authenticité, cette responsabilité « d’être vrai ». Aujourd’hui, nous sommes dans une époque de l’authenticité, de la spontanéité, et le théâtre est en lui-même la maison de la fiction, cette « authenticité » est censée y être ontologiquement impossible. Après tout, toute pièce est une re-présentation, elle est le fruit d’une sélection, d’une répétition, d’une intentionnalité artistique, d’un travail de création. Mais le défi effectivement est de tenter, à cet endroit, de créer une situation où certains a priori qui accompagnent les spectateur·rice·s dès leur entrée au théâtre soient fragilisés. D’une certaine manière, Cécile est aussi victime de cette super structure symbolique, Marion la met en scène, a des attentes, des volontés quant au spectacle. Il y a toujours le risque de la spectaculariser jusqu’à ce qu’elle s’aliène et ne puisse plus fonctionner comme « Cécile ». C’est aussi sa résistance et sa bataille face à ce contexte qui sont visibles dans cette pièce. Elle peut parfois être mal à l’aise avec cet exercice, mais parfois ça ouvre une zone de jubilation et de partage à laquelle nous croyons tou·te·s, et elle aussi. A mes yeux, avec son précédent spectacle Claptrap, Marion était déjà arrivée, d’une certaine manière, à rendre impossible au·à la spectateur·rice de choisir  de croire ou de douter définitivement de la réalité de ce qu’il se passait sur scène. Ce trouble permet de se débarrasser de tout un tas de jugements parasitaires qui accompagnent le rôle de spectateur·rice et d’accéder à un cadeau, une forme de générosité, de rentrer dans un trip.

Quels ont été les différents axes de recherche en amont du travail de plateau ?

Luca : Nous étions au départ intéressé·e·s par un phénomène contemporain : celui des personnes qui mettent en scène leur propre authenticité aujourd’hui, et qui deviennent des sortes de paradigmes de l’être humain pour une communauté donnée. Ces gens-là vendent en quelque sorte des méthodes pour accéder à une forme d’épanouissement. Nous les appelons « micro-messies » et nous pouvons voir cette figure dans les youtubeur·se·s ou les coaches self-help par exemple. L’idée était de s’approprier sur le plateau des outils extra-théâtraux pour reproduire la qualité d’un lien communautaire et l’intensité de l’expérience que ces figures parviennent à créer. La question, avec Cécile, n’était plus celle de ne plus pouvoir douter ou croire, mais d’arriver à une forme de connexion avec les spectateur·rice·s avec laquelle ils ne pouvaient pas ne pas croire, ne plus douter de la véracité du personnage. La zone qui nous intéressait avec Marion est parfaitement décrite par (le philosophe, ndlr.) Ivan Illich : il souligne l’importance de l’atmosphère et de l’hospitalité dans la constitution d’un être-ensemble. Il postule qu’un véritable sentiment d’appartenance communautaire naît toujours dans le moment fondateur de ce qu’il appelle « conspiration ». Or, Illich note comment toutes communautés finissent par cultiver cette atmosphère pour la réactualiser. L’atmosphère devient un air conditionné, la conspiration (littéralement être ensemble dans le souffle) devient conjuration (être ensemble dans le droit). Le théâtre est en lui-même une forme de conjuration, très lourde, théoriquement lourde, avec des rôles et des codes établis depuis des siècles. Le fait d’essayer, à l’intérieur de cet espace, d’ouvrir et de saboter l’air conditionné, de façon à rendre à nouveau possible l’émergence d’une atmosphère propre aux présent·e·s, était notre défi. Et Cécile est capable, sans doute par sa naïveté face à tous ces codes, de nous faire percevoir qu’il y’a un au-delà possible, même à l’intérieur du théâtre. C’est cette zone qui nous intéresse.

Et quels ont été vos méthodes de travail pour atteindre cette « atmosphère » avec Cécile ?

Marion : Au départ, on a voulu maximiser le potentiel « micro-messianique » de Cécile. On est amies depuis longtemps, j’avais bien vu l’effet qu’elle peut produire sur des gens. Il s’agissait de profiter de ce capital sympathie assez fou. Je connaissais déjà certaines de ses histoires et sa facilité à les raconter. Nous avons eu de longues séances de travail où on lui demandait de raconter sa vie en détail et elle a accepté de jouer le jeu. Une fois que le processus de mise en scène a commencé, il y a eu une sorte de grande machine qui s’est créée autour d’elle : la dramaturgie, la scénographie, la lumière, la vidéo, etc. Il n’a pas été simple pour elle d’accepter de faire un montage avec des éléments de sa vie, de rendre spectaculaires ses souvenirs, etc. Elle s’est parfois plainte de cette situation : elle était là, au milieu de nous, et on ne faisait que parler d’elle, de développer des théories, on essayait de comprendre ce qu’on était en train de faire…

Luca : Il y a eu une idée, un concept, une vision générale de Cécile, auxquelles nous avons attribué des idées fantasmagoriques, comme le fait qu’elle ait beaucoup voyagé et vécu des expériences hors du commun, etc. Nous avons en quelque sorte fait un processus de personnification, d’iconisation de Cécile…

Marion : Oui, pendant la phase de recherche à la Manufacture, nous avons commencé par observer des figures charismatiques autour desquelles sont nés des communautés ou des mouvements, des gens comme Tony Robbins, des gourous, etc. Nous avons testé pas mal de choses pour voir jusqu’où l’on pouvait aller, mais Cécile n’avait ni l’envie, ni les outils pour faire ça. Elle a un charme absolu dans l’accident, et au final on ne lui demande pas d’être une gouroue ni même une comédienne, juste de raconter ses histoires. Nous n’avons pas fait de casting pour savoir qui pouvait être la personne la plus armée pour faire ce que nous avions en tête, l’idée était que ça devait être autour d’elle, c’est tout. Et au final, on ne lui demande pas de faire un beau spectacle, sa seule responsabilité, parfois violente, c’est d’être là, de raconter certaines choses en particulier, et d’être, autant qu’elle peut, elle-même.

Luca : Et cette solitude au plateau, qui est proche de la confession, permet de se focaliser le plus possible sur elle, de l’abandonner au public, de la séparer du « spectacle » derrière elle, de la rêverie, de la fiction. On passe réellement 3 heures avec elle, à la fin du spectacle beaucoup de spectateur·rice·s semblent la connaître ou avoir établi un lien spécial avec elle.

Cécile semble prendre énormément de liberté lors du spectacle. Quelle latitude lui laissez-vous dans votre direction ?

Marion : On travaille beaucoup entre ami·e·s, on se connait et lorsqu’on travail, je regarde comment chacun·e réagit en fonction des situations. Ensuite on essaie de remobiliser certains états, certains types de réactions pendant les représentations. Pour Cécile, il s’agissait surtout de réunir les conditions pour la présenter comme la Cécile fédératrice et libérée que je connais, et elle, elle a accepté de se débattre avec ça pendant tout le spectacle. Je reconnais que l’on en demande beaucoup à Cécile : on lui impose par exemple certains « chapitres », on lui donne des indications très précises pour certains tableaux, dans lesquels il est question qu’elle rejoue sa vie. Il y a un canevas, une série de choses qu’on lui demande de faire, de dire, et elle, elle vit la situation et elle réagit comme elle l’entend. Si un sujet l’ennuie, elle passe au suivant. C’est conçu comme un cadeau, et donc comme un cadeau ça peut être embarrassant. On a essayé de jouer vraiment au théâtre documentaire, mais avec quelqu’un qui est clown, qui a de l’aisance à parler en public, et qui à la base s’en fout un peu de faire bien ce qu’on lui dit de faire. Bien sûr le·la spectateur·rice peut tout mettre sur le compte de la manipulation, du complot… C’est une interprétation marrante, qui a déjà été faite. D’une certaine manière, toute pièce de théâtre est « manipulatrice ». Mais il n’y a pas de volonté de manipulation de la part de Cécile. Je ne dis pas que Cécile est une sorte de « pure âme » qui ne se rend pas compte de l’effet qu’elle peut avoir sur les gens qui la regardent et qui l’écoutent, au contraire. C’est une personne très poreuse et aspirée par son public car elle est très empathique. Je ne sais pas si c’est de la manipulation. Elle montre ce qu’elle veut d’elle-même, dans une certaine mesure, pendant le spectacle, elle est la seule maîtresse à bord. L’enjeu de cette pièce n’est pas la fiction, où tout serait faux, mais plutôt une certaine idée de la vérité à l’instant où Cécile entre en jeu, prononce des paroles, il s’agit surtout de montrer un combat pour exister, exister sur le plateau en tout cas. On cherche le plaisir de ce combat, et même s’il peut y avoir de la cruauté dans l’exercice, c’est un jeu.

Luca : Ce personnage est censée être la version idéale que Marion veut de Cécile. Idéalement, elle est invitée à prendre cette liberté. Elle est invitée à être aussi vraie que possible, aussi sincère avec elle-même que possible, à prendre du plaisir sur scène. Parfois elle raconte quelque chose car elle sait qu’elle doit le raconter, mais l’anecdote produit un tel effet sur les spectateur·rice·s que ça lui procure une forme de plaisir qu’elle creuse, elle développe l’histoire et cherche des détails, etc.

Marion : Cette liberté est une prise de risque qui peut déboucher sur une forme de joie unique à chaque représentation, aussi bien pour elle que pour les spectateur·rice·s et pour l’équipe. Parfois ça part en sucette aussi. Par exemple hier soir, elle ne nous a pas laissé terminer le spectacle : elle faisait mine de continuer à faire ce qu’elle devait faire, et en fait, elle faisait des gestes qui demandaient aux spectateurs de sortir de la salle pendant que nous étions dans les coulisses en train de préparer le dernier tableau… Ce n’est pas censé nous faire plaisir qu’elle sabote le spectacle, mais c’est quand même le cas… Ce qui peut être frustrant, c’est que chaque représentation est une forme alternative de la précédente, parce que chaque nouvelle trouvaille est aussitôt récupérée par la « machine théâtrale » et normalisée, et ça devient très vite une recette. Mais c’est peut-être aussi ce qui rend l’exercice curieux, imprévisible et vivant, comme un combat à vue entre Cécile et la difficulté d’être présente sur scène tous les soirs.

Vu au Centre culturel suisse à Paris. Avec Cécile Laporte. Conception Marion Duval et Luca Depietri (KKuK). Dramaturgie Adina Secretan. Costumes Severine Besson. Son et musique Olivier Gabus. Scénographie et lumières Florian Leduc, en collaboration avec  Djonam Saltani et Iommy Sanchez. Vidéo et régie générale Diane Blondeau. Assistanat et chant Louis Bonard. Animation 3D Iommy Sanchez et Lauren Sanchez Calero. Photo Mathilda Olmi.

Le 1er mars au T2G – Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du week-end Sur les bords #2


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/cecile-duval-depietri/