Thierry Malandain « La défense d’une danse qui danse »

Propos recueillis par . Publié le 26/07/2018



Les Centres Chorégraphiques Nationaux (CCN) sont des institutions culturelles françaises créées à partir du début des années 1980 dédiées à la danse dont la particularité principale est d’être dirigées par des chorégraphes. Aujourd’hui, dix-neuf CCN sont répartis sur le territoire et l’identité de chaque établissement est le reflet de la personnalité et des projets artistiques de son ou ses directeurs. En cette période estivale, nous avons fait le choix de mettre en lumière plusieurs de ces lieux à travers la voix de leurs directeurs.trices. Plusieurs d’entre eux.elles se sont prêté.e.s au jeu des questions réponses. Ici le chorégraphe Thierry Malandain, directeur du Centre Chorégraphique National Malandain Ballet Biarritz depuis 1998.

Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre la direction d’un CCN ?

J’ai fondé ma première compagnie Temps présent en 1986 avec sept camarades avec qui j’ai dansé au Ballet Théâtre de Nancy. A l’époque nous étions probablement un peu inconscients en nous lançant dans cette aventure. Nous nous sommes ensuite installés pendant 6 ans à Elancourt où nous faisions tout nous même, dansant parfois dans des préaux ou des gymnases. En 1991, nous avons eu l’opportunité d’être compagnie associée à l’Opéra de Saint Etienne, une belle époque durant laquelle nous avons franchi un palier en termes de création, de production, de diffusion et aussi de médiation. Sept ans plus tard en 1998, lorsque le Ministère de la Culture et la Ville de Biarritz nous ont proposé de nous installer à Biarritz à l’occasion de la création du dix neuvième CCN français, c’était une nouvelle étape dans le développement de notre compagnie.

Quels sont les plus grands défis lorsqu’on dirige un CCN ?

En ce qui concerne le CCN de Biarritz, l’un des principaux défis est de gérer au quotidien les nombreuses missions, activités et projets qui nous ont été assignés via le cahier des charges ou qui ont été définis avec nos partenaires pour coller au plus proche des enjeux de notre territoire, qui rappelons-le, est transfrontalier. Un autre défi est de conjuguer les tournées et les créations. Même si le CCN de Biarritz bénéficie de la bienveillance de ses tutelles publiques, et donc d’un financement public relativement conséquent, celui-ci ne couvre pas l’ensemble des frais de notre structure. Aussi, nous nous devons d’effectuer au moins 100 levées de rideau par an pour équilibrer notre budget, ce qui laisse au final peu de temps pour des périodes de création et ce qui ne dégage pas assez de marge pour financer les nouvelles productions. Mais j’imagine que c’est une problématique que rencontre la très grande majorité des artistes du spectacle vivant, donc nous ne nous plaignons pas d’avoir la chance de faire autant de dates chaque année, en France et à l’international.

Quels sont les particularités de votre CCN ? Quels sont vos ambitions avec votre CCN ?

Notre CCN est un des cinq CCN-Ballets français avec le Ballet Preljocaj, le Ballet National de Marseille, le Ballet de Lorraine et le Ballet de l’Opéra National du Rhin. Par CCN-Ballet est entendue une troupe avec un effectif artistique dit « permanent » c’est-à-dire des danseurs engagés en CDI. Au Malandain Ballet Biarritz, nous avons ainsi 22 danseurs, 11 filles, 11 garçons, ce qui demande une gestion de l’humain particulière, en plus de devoir administrer une équipe qui compte une soixantaine de collaborateurs dont beaucoup sont à temps partiel. Une partie de cette équipe est amenée à voyager ensemble en moyenne 200 jours par an en France et à l’étranger, ce qui, soit dit en passant, est aussi très intéressant à observer, sur le plan de l’humain. Sous-jacente à cette permanence artistique, il y a la notion d’un répertoire personnel qui, tel un organisme vivant, requiert d’être nourri, entretenu, soigné… Citons également comme particularités notre implantation transfrontalière ou encore notre volonté de collaborer avec nos confrères en vue notamment de favoriser l’émergence via des projets comme le Pôle de Coopération Chorégraphique ou le nouveau réseau européen Danse qui Danse. Au milieu de tout cela, notre ambition est de continuer !

Sur le plan artistique, quelles dynamiques souhaitez-vous donner à votre CCN ?

Les dynamiques défendues par le projet artistique du CCN de Biarritz sont multiples. D’abord, au travers de mes créations, celle de montrer qu’il est encore possible de continuer à créer de nouveaux ballets, d’embarquer le public avec un langage chorégraphique puisant dans l’académisme. Y parvenons-nous ? Peut-être qu’à l’avenir, des historiens de l’Art écriront (…) deux-trois lignes à propos de l’existence d’un Ballet à Biarritz entre la fin du XXème et le début du XXIème siècle… L’autre dynamique que nous essayons de conserver est la défense d’une « danse qui danse » qu’elle soit contemporaine, hip-hop ou butō notamment grâce à l’Accueil Studio. Je n’ai évidemment rien contre la non-danse, mais pour donner une orientation claire aux activités du CCN de Biarritz, nous avons retenu ce crédo.

A vos yeux, depuis leurs créations au début des années 80, comment ont évolués les CCN ? Quels sont leurs enjeux aujourd’hui ?

Avant de parler des CCN à proprement parler, je pense qu’il est intéressant de rappeler qu’avant les CCN existaient de nombreux Ballets municipaux. Beaucoup ont fermé, d’autres, d’une certaine manière, sans faire d’abus de langage, ont été remplacés ou sont devenus des CCN dans les années 80. Plus nombreux à l’époque, aujourd’hui il n’en reste que 19. Conçus originellement pour promouvoir ce qui était appelé la « nouvelle danse », on peut reconnaitre, 40 ans après, qu’ils ont réussi à bien l’installer, voire à l’institutionnaliser dans le paysage chorégraphique français. Après si l’on regarde leur implantation territoriale au prisme de la volonté politique de décentralisation et d’aménagement du territoire, force est de constater quelques manquements, notamment par rapport à l’Ouest français. Mais laissons cette prospective et les facteurs d’explications aux géographes, politologues et autres éditorialistes… Il me semble, mais je ne suis pas un spécialiste, que les missions sont globalement les mêmes depuis les débuts avec quelques évolutions et nécessaires adaptations, avec ses constantes autour de la création et de l’implantation territoriale. Quant aux enjeux, ils sont nombreux. Un qui me vient à l’esprit si on parle de ceux des CCN, est celui de la place de l’artiste à la direction d’une institution culturelle, qui me paraît pertinente et nécessaire…

Quels enjeux de la danse voulez-vous défendre aujourd’hui ?

Nous sommes préoccupés par le devenir de la Danse dite académique, qui pour moi, riche d’une histoire de 400 ans avec pour point de départ la fondation de l’Académie royale de Musique et de Danse par Louis XIV, a su évoluer et s’adapter jusqu’aujourd’hui. Or, avec mon équipe, nous ne constatons que peu de relève dans cette veine en matière de jeunes chorégraphes : qui sont les chorégraphes de demain en capacité de créer une œuvre pour des ensembles de danseurs, et par ensemble j’entends à minimum une vingtaine de danseurs sur scène ? Qui sont les chorégraphes qui ne craindront pas d’utiliser toute la richesse du vocabulaire académique et qui sauront se frayer un chemin pour émerger ? En France, la situation me paraît compliquée et il est regrettable que l’exil à l’étranger fasse partie des premiers conseils que nous puissions prodiguer à de jeunes talents. D’autres éléments d’inquiétude, et pardon si je peux sembler sombre et pessimiste, concerne l’enseignement de la danse académique, l’insertion professionnelle des jeunes danseurs et aussi la sauvegarde de l’emploi permanent artistique. Sur ce dernier point, il ne s’agit pas d’un combat d’arrière-garde, mais rendez-vous compte que sur les 5 000 danseurs professionnels que compteraient la France, seulement 450 bénéficient d’un CDI, et ce nombre va diminuant les années passant, tout comme les Ballets en France disparaissent comme peau de chagrin…

Photo © Johan Morin & Yocom copy


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