Christian Rizzo “Une puissance poétique et politique contre la présence grandissante du chaos”

Propos recueillis par . Publié le 24/07/2018



Les Centres Chorégraphiques Nationaux (CCN) sont des institutions culturelles françaises créées à partir du début des années 1980 dédiées à la danse, dont la particularité principale est d’être dirigées par des chorégraphes. Aujourd’hui, dix-neuf CCN sont répartis sur le territoire et l’identité de chaque établissement est le reflet de la personnalité et des projets artistiques de son ou ses directeurs. En cette période estivale, nous avons fait le choix de mettre en lumière plusieurs de ces lieux à travers la voix de leurs directeurs.trices. Plusieurs d’entre eux.elles se sont prêté.e.s au jeu des questions réponses. Ici le chorégraphe Christian Rizzo, directeur d’ICI – Centre chorégraphique national de Montpellier Occitanie depuis janvier 2015.

Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre la direction du CCN de Montpellier ?

Tout d’abord, je n’ai jamais voulu « prendre » la direction mais en donner une. Je peux paraître pointilleux sur les mots mais la différence est cruciale ! J’aime donner plutôt que prendre…Ma motivation première est qu’avec l’association fragile – mon ex compagnie – je menais un travail qui regroupait beaucoup de champs d’implication, mais tout était dispersé suivant les territoires d’investigations : des créations par-ci, des modules d’enseignement ailleurs, des projets de médiations éclatés sur les différents théâtres où je jouais, des expositions, des mises en scène d’opéras, etc… Je ne savais plus où se logeait ma propre histoire, ni dans le temps, ni dans l’espace… J’avais envie de rassembler tout cela dans un seul et même lieu pour pouvoir le redistribuer plus clairement vers les autres, et j’ai eu l’image de ma bibliothèque…un lieu qui collecte et produit du savoir avec le but constant de le mettre en partage. D’autre part, il était clair que j’arrivais à un moment où je voulais être partie prenante d’une institution. C’est quand même grâce à une multitude d’institutions culturelles que j’ai réussi à réaliser mon parcours en art alors que j’en étais éloigné par mon environnement social premier. Une responsabilité qui me tient à cœur et que je voulais endosser.

Quels sont les plus grands défis lorsqu’on dirige un CCN ?

Le premier défi, je crois, est celui de constater et de comprendre ce que l’on récupère à l’arrivée et de le mettre en parallèle avec le projet que l’on a écrit ! Ensuite, c’est peut-être de faire comprendre qu’un projet de CCN est un projet de création comme un autre sauf que le résultat est sur une autre temporalité, plus lointain et plus diffus qu’une première de spectacle ou une ouverture d’exposition. C’est un processus constant qui varie au contact des artistes, des variations du monde et des territoires qui sont traversés. D’autre part, comment faire entendre qu’un projet de lieu ne coïncide pas spécialement avec des feuilles de route calées sur des durées de mandats précis, à la fois ceux des directeurs, mais aussi ceux des élus qui accompagnent le projet ?

Quelles sont les particularités de votre CCN ?

ICI—CCN est un projet qui tente la création, la formation, la recherche et l’adresse publique comme une seule et même entité. Redonner au chorégraphique sa fonction d’adjectif qui peut s’adosser à des champs disciplinaires multiples, ce qui permet de poser la question : où se loge le chorégraphique aujourd’hui ? D’autre part, tout le projet ICI se pense en terme géographique pour sortir de la sur-présence de l’approche historique de la pratique chorégraphique avec sûrement cette envie constante de déhiérarchiser les savoirs. Penser plan plutôt que linéarité ou pyramide ! Le CCN porte et développe le seul master en France (théorique et pratique) sur la recherche chorégraphique et accueille chaque année (et pour 2 ans) entre 6 et 7 jeunes artistes venant du monde entier. Nous avons aussi ouvert une galerie qui accueille désormais des expositions régulières, une chambre d’écho à l’activité du CCN. L’ambition du CCN est de porter les valeurs d’accompagnement et de responsabilité sur une triangulation création-processus-pratique. Je continue à imaginer ainsi ICI – CCN comme un territoire mouvant qui repense sa cartographie constamment pour être partageable.

Sur le plan artistique, quelles dynamiques souhaitez-vous donner à votre CCN ?

La dynamique d’ICI – CCN s’articule autour de l’émergence des formes et le dialogue entre les différents champs de la création qui mettent en jeu le corps. Cette dynamique est posée entre les artistes, les chercheurs, les publics et les territoires, en cherchant à rendre poreuses les frontières entre toutes ces données. Tout cela rentre dans une culture du chorégraphique plus qu’une culture de la danse, une tentative de démocratisation et d’appropriation du processus créatif.

A vos yeux, depuis leurs créations au début des années 80, comment ont évolué les CCN ?

Je crois surtout que c’est tout le paysage chorégraphique qui a évolué, et les CCN n’en représentent qu’une partie ! La multiplication vertigineuse des compagnies et des projets ont positionné les CCN comme de véritables centres de productions alors qu’à l’origine tout tournait autour de l’artiste-directeur. Dans ce sens, aujourd’hui, les CCN sont devenus des maillons indispensables dans l’accompagnement, la production et la diffusion des compagnies. L’enjeu serait de considérer les CCN à l’égal des CDN (Centres dramatiques nationaux) avec de véritables moyens pour assurer la circulation des artistes et leur programmation.

Quels enjeux de la danse voulez-vous défendre aujourd’hui ?

Peut-être de défendre la danse comme un espace plus qu’une pratique. Un espace déniaisé des thématiques à la mode (changeantes) et de la bonne conscience mal placée. Un lieu où se joue constamment des problématiques compositionnelles ouvertes en interactions constantes avec des questions sociétales, et qui se méfie de la confusion entre matériaux physiques de danse et écritures formelles. Je crois coûte que coûte au potentiel de la composition, aux tentatives d’inventer des langues et des grammaires pour inscrire une puissance poétique et politique contre la présence grandissante du chaos.

Photo © Mario Sinistaj


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