Blue Moves, Rudi van der Merwe

Propos recueillis par . Publié le 30/01/2019



Originaire d’Afrique du Sud, le danseur et chorégraphe Rudi van der Merwe se distingue dans le paysage chorégraphique helvétique. Sa nouvelle création Blue Moves déploie une écriture du mouvement sur la base de standards de guitare blues. Au delà de souligner un plaisir formel du geste, ce projet convoque la question des rôles du corps, à la fois objet et sujet actif. Le chorégraphe revient ici, avec une pudeur certaine, sur les pas qui ont guidé la création de Blue moves.

Blue Moves interroge le mouvement dans son rapport à la musique. Comment s’est opéré cette rencontre, entre votre écriture chorégraphique, et la musique blues ?

Mes précédentes créations ont toujours eu comme point de départ un texte, un costume, une idée plastique… Le mouvement arrivait toujours dans un second temps. Pourtant je revendique le statut de chorégraphe et je souhais partir, cette fois-ci, du mouvement. Je voulais danser librement, sans aller chercher une idée conductrice ou un quelconque état émotionnel… Je me suis alors posé la question de ce qui me fait bouger et j’ai choisi le blues. Depuis que je crée du mouvement, j’écoute du blues. En parallèle à ce projet, je menais une autre recherche, sur notre société de consommation et notre tendance à se noyer dans les déchets. J’ai été profondément marqué par ces images de travailleurs dans les espaces dévastés, qui sont employés à faire du recyclage. Je pense au travail d’un photographe sud-africain Pieter Hugo, qui a notamment réalisé une série de photo au Ghana, dans laquelle on voir des hommes au labeur, comme des charognards dans des zones invivables. Par extension, des images de travail à la chaîne sont apparues, comme la figure des « Femmes des ruines », qui ont oeuvré à la reconstruction de l’Allemagne à la suite de la seconde guerre mondiale… Finalement, ces deux projets se sont finalement superposés.

Quel pouvoir possède, selon vous, la musique blues en particulier ?

Personnellement, cette musique me renvoie à mon enfance, provoque des souvenirs, remue ma mémoire. Même si je n’ai pas grandi en écoutant particulièrement du blues, ce style de musique me renvoie à des personnes de mon entourage. Ecouter Bessie Smith, par exemple, me fait penser à une femme qui travaillait dans ma famille… et il y a quelque chose d’assez traînant dans sa voix, qui accompagne bien le mouvement. La narration déjà présente dans cette musique me libère de l’envie de donner un sens à la danse… Les chansons que nous avons utilisé dans la pièce parlent d’échecs amoureux, de pertes, de destructions, de mélodrames, de tristesses… Je n’avais pas la prime intention de faire une pièce mélancolique, je souhaitais m’intéresser au sentiment de la colère. Mais la musique a pris en charge une sorte de violence sublimé. Le titre de la pièce était d’ailleurs assez annonciateur : Blue Moves, les gestes bleus, des gestes teintés de mélancolie. Je suis plutôt de nature mélancolique, et ce travail permet de me délester un peu de ma propre mélancolie, en quelque sorte prise en charge par la musique.

Dans Blue Moves, le corps semble revêtir plusieurs images, acquérir plusieurs statuts…

En effet, au cours de la pièce, les corps traversent plusieurs états, incarnent différentes significations. L’écrivain Paul B. Preciado, à travers l’analyse du régime “pharmacopornographique”, a déterminé comment les corps, asservis par le capitalisme, sont devenus des matières à exploiter. Cette idée m’a incité à évoquer des images pornographiques dans la pièces. A titre anecdotique, l’expression américaine blue movie désigne également les films érotiques… Je souhaitais avant tout troubler notre lecture des corps, et les centaines de seaux d’eau que nous manipulons pendant le spectacle figurent de possibles extensions de nos corps, comme des orifices, qui peuvent uriner ou copuler… Mais le sujet qui me préoccupe le plus en ce moment est le changement climatique. Travailler la mise en scène et la chorégraphie avec ces seaux m’a permi notamment d’évoquer le travail à la chaîne, de la reconstruction, du combat contre la catastrophe en cours. Si ce tableau me semblait très univoque, l’image des esclaves dans les champs de coton a cependant systématiquement été perçue.

En effet, il est difficile de ne pas évoquer cette thématique devant certaines séquences. D’autant plus que la musique blues est fortement marquée par l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation…

Il s’agit vraiment d’une image qui m’échappe, mais je ne peux évidemment pas nier que le blues charrie un lourd bagage historique, que j’avais même au départ sous-estimé. Nous n’essayons pas d’illustrer le blues ou son histoire dans le spectacle, ni de faire une pièce abordant franchement les questions coloniales, celles de l’esclavage, ou des luttes pour les droits civiques des noirs américains. Dans tous les cas, les corps présentés sont pris dans des luttes, des espaces de crise. L’histoire coloniale et le changement climatique ont ce point en commun. Il y a toujours cette même idée de sacrifier des gens pour gagner de l’argent, de faire du profit à partir du corps. Je suis bien sûr conscient que jouer cette pièce avec quatre danseurs blancs en Afrique du Sud ou aux Etats Unis serait problématique. Ma vie s’inscrit dans l’histoire de la colonisation, et j’essaie toujours d’interroger et de comprendre ma place et ma responsabilité au sein de ces questions. Je n’y serai jamais à l’aise et quand que je me présente comme sud-africain, je me sens parfois traité avec méfiance. De fait, je prends part à cette histoire, et parler de moi tout en l’oblitérant est impossible.

Quelle est la part d’autobiographie dans Blue Moves ?

C’est une sorte de conversation entre mon histoire intime avec ma vision personnelle du monde. Le biographique reste pour l’instant hors scène, car avant de parler de moi je voulais poser le contexte. Je m’interroge continuellement sur ma propre histoire, l’éducation que j’ai reçue, comment ma place hérite directement de la colonisation. J’essaie juste de digérer et de comprendre tout ça. Pendant longtemps j’ai essayé de mettre de côté mon histoire, mes origines, de m’éloigner de cette réalité, mais je reste profondément connecté à ce qui se passe dans mon pays d’origine. Je vais explorer cette histoire personnelle dans un second volet, en travaillant avec des danseurs sud-africains… J’ai grandi dans une petite ville éloignée de la capitale, Calvinia, où il n’y avait ni internet, ni télévision. Depuis que j’en suis parti, cette ville a beaucoup changé. Le climat aride et les sécheresses à répétition ne permettent plus aux fermiers de survivre. J’y suis retourné dernièrement pour essayer de voir comment la situation de personnes marginalisées sous l’apartheid, entre autres des personnes gays ou lesbiennes, a évolué dans ce contexte. J’aimerai essayer de voir comment les communautés queer parviennent à s’y construire.

Vous travaillez à la fois en Suisse et en Afrique du Sud. Quelles différences percevez-vous entre ces deux contextes ?

J’évoque souvent des sujets violents dans mes pièces. Je crois que c’est principalement ce qui me distingue des artistes suisses. Ma première pièce, Miss en Abyme en 2011, a été créée en réaction aux viols correctifs en Afrique du sud. Pour la suivante, Celestial Spunk en 2012, je me suis fait percer le corps… Ma dernière pièce, Trophée, en 2016, abordait le concept de trophée, des trophées de chasse, de guerre, des femmes trophée… J’aurais toujours du mal à travailler de manière uniquement formelle, ces sujets là s’imposent à moi. L’art sud-africain est traditionnellement politique et protestataire. Le théâtre là-bas, c’est le Protest Theater. C’est rare de voir du théâtre purement formel la bas, et si jamais des artistes s’y risquent, les reproches ne se font pas attendre. Les thèmes que j’aborde ne sont pas toujours bien reçus en Suisse … et en Afrique du Sud, je suis perçu comme le cliché de l’artiste contemporain qui ne touche qu’un public d’initiés. Cet aller-retour entre les deux pays est à en tout cas l’occasion d’interroger souvent les motivations, les conditions et les réceptions de mon travail.

Vu à l’ADC Genève. Conception Rudi van der Merwe. Chorégraphie Rudi van der Merwe en collaboration avec les danseurs : Marthe Krummenacher, József Trefeli, Raphaële Teicher. Musique Christian Garcia-Gaucher. Espace et lumières Victor Roy. Photo © Gregory Batardon.


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