Antonia Baehr & Latifa Laâbissi, Des figures en crise

Propos recueillis par . Publié le 07/06/2019



En composant une oeuvre chorégraphique protéiforme, Latifa Laâbissi s’attache à faire grimacer les corps les dépouillant de leurs vêtements sociaux et à questionner les lacunes béantes de l’histoire. Antonia Baehr, de son côté, travaille le travestissement des rôles et des identités, en essayant de déterminer si l’habit fait vraiment le moine. Pourtant motivées par des problématiques différentes, ces deux recherches questionnent toutes deux, les figures, les images du corps, insistant les crises qui les traversent. Dans Consul & Meshie, performance de quatre heures conçue en collaboration, les deux artistes incarnent toutes deux des singes savants, pointant les déséquilibres idéologiques, culturels et politiques de notre société blanche occidentale. Entretien.

Comment vous êtes-vous rencontrées et comment l’idée de cette collaboration s’est-elle imposée ?

Latifa Laâbissi : Au départ, nous avions toutes deux, je crois, un véritable intérêt pour le travail de l’autre. Cette curiosité est la base de notre relation. Nous nous sommes retrouvées côte à côte dans le cadre d’un projet de Boris Charmatz à Avignon (Session poster, 2011, un Musée de la Danse itinérant à l’occasion duquel différents artistes réunis autour du chorégraphe, alors associé au Festival d’Avignon, étaient invités à jouer des extraits de leurs pièces, ndlr). Je me souviens que j’étais pas loin d’Antonia et que je l’entendais performer Rire pendant que je montrais Self portrait camouflage.

Antonia Baehr : Plus tard, Yvane Chapuis m’a invitée à l’école de la Manufacture à Lausanne, pour mener un projet sur les partitions. J’avais moi-même la possibilité d’inviter quelqu’un pour collaborer et j’avais invité Latifa. Ce sont ces rencontres successives qui nous ont donné l’envie de faire un vrai projet ensemble, en partant de zéro, et de voir comment nos univers pouvaient éventuellement se rencontrer.

Vous développez chacune un travail dont les enjeux sont différents. Comment vos recherches respectives ont-elles fini par converger ?

A.B. : Latifa travaille avec les figures en crise. Moi, je travaille le drag, mais à travers le travestissement temporel – le temporal drag – et autres formes de travestissements. C’est aussi un travail sur la figure. Naturellement, nous avons commencé la collaboration par un pique-nique sur l’herbe, en Bretagne, chez Latifa.

L.L. : C’est à ce moment que nous avons commencé à échanger différentes sources, que nous avons partagé nos sensations, nos impressions sur l’endroit où nous en étions chacune, dans notre travail. Si Antonia dit que nous avons commencé « en partant de zéro », c’est parce que nous n’avions pas de pré-concepts à exploiter. Nous souhaitions toutes les deux interroger, de façon assez formelle, un type de temporalité longue et créer un dispositif de monstration particulier. C’est à partir de ces discussions sur l’avancée de nos recherches personnelles et ces questionnements formels que des sources communes ont émergé, comme des amitiés électives qui tapissent le fond du travail. Je pense au cinéaste Jack Smith, ou la philosophe Donna Haraway.

A.B. : Nous étions toutes deux impressionnées par la recherche de Donna Haraway sur les relations entre le féminisme et la figure du singe. C’est en partageant ce corpus, que nous nous sommes rendues compte de comment ces questions rejoignaient nos préoccupations à ce moment là et comment ces références drainaient aussi des problématiques déjà présentes dans nos travaux. Nous avons beaucoup échangé d’images… Les films de Jack Smith mais aussi des dessins d’animaux d’Aloys Zötl, qui nous ont particulièrement marquées car ils ont beau être naturalistes, avoir une prise dans le réel, ils représentent des scènes totalement fictionnées.

L.L. : Nous nous sommes concentrées sur les rapports entre Nature et Culture, l’idée de domestication et les questions de la marginalité. Nous avons forgé ces figures hybrides, à la fois queer, humaines, animales, en essayant de garder un « déjà là » de nos différentes identités. Nous avons continué à échanger très naturellement, toujours dans l’idée d’un pique-nique, nous partagions les références sur la nappe, dehors dans les bois, il faisait beau. Nous ne voulions pas de décors impressionnant ou trop sophistiqué. Nous avons alors soumis à Nadia Lauro l’idée de la couverture de pique-nique, que nous pourrions plier, transporter et déplier n’importe où.

Comme si vous souhaitiez nidifier quelque part, vous installer pour un temps assez long …

L.L. : Nous voulions en effet traverser un temps long. Il nous fallait trouver une temporalité aussi hors-norme que les figures que nous étions en train de construire. Ce temps devait presque être trop long, pour que toutes les différentes choses puisse s’installer, que nous fassions l’expérience de la durée dans nos physiologies de performeuses. Nous voulions nous exposer comme des objets bizarres, mais que le temps joue en notre faveur. Par exemple, nous tenions vraiment à ce que le regardeur puisse lui aussi véritablement éprouver la longueur du temps, qu’il lâche certaines attentes ou habitudes de spectateur, qu’il s’autorise une nouvelle façon de regarder la performance. Nous avions l’idée d’une performance qui pourrait durer sept heures. Finalement, nous en avons coupées deux.

À partir de ces voeux formels, comment les actions performatives ce sont-elles composées ?

L.L. : Les matériaux performatifs se sont écrits sur la durée, pendant des temps d’improvisation longs. Nous partions sur l’idée d’une action, et nous regardions comment elle s’étirait dans le temps, comment elle forçait son entrée dans l’économie du spectacle, comment la matière y entrait par effraction. Mais finalement, chaque scène est très identifiée, balisée. Dans cette temporalité élastique, on a pu voir se déployer à la fois ce qu’on se disait, mais aussi ce qu’on ne se disait pas, comme un transfert de nos inconscients. Nous faisions l’une et l’autre confiance à cette couche plus cryptée qui venait de l’autre. Nous nous autorisons toujours, même après la création, à nous laisser surprendre par l’autre, par une temporalité, une façon de chanter … Mais en réalité il n’y a jamais vraiment de décision formelle concernant ces actions performatives. C’est le matériau qu’on expérimente qui dicte sa durée.

Qui sont Consul et Meshie, les deux singes qui donnent leurs noms au projet ?

A.B. : Il existe tout un nouveau pan de la discipline historique qui s’intéresse à retracer et écrire l’histoire des animaux, à partir de sources précises. Il existe notamment un ouvrage de l’historien Eric Baratay, Biographies animales, Des vies retrouvées, qui, à partir d’une somme impressionnante de matière documentaire reconstitue les biographies d’animaux célèbres, parmi lesquels la girafe du Jardin des plantes, un cheval pendant la Première Guerre Mondiale, des chiens ou encore Consul et Meshie deux chimpanzés élevés comme des humains. Le singe que j’invoque, Consul, a vécu en Angleterre dans les années 1930. Il buvait du thé, jouait au théâtre, vivait comme un dandy. Il était si célèbre que Consul est devenu le nom standard pour appeler les singes. Je me suis sentie attirée par cette histoire, j’ai créé un lien avec cette figure, en essayant de ne pas en dresser, dans le spectacle, un portrait trop précis.

L.L. : Meshie est un singe adopté par une famille comme un troisième enfant, dans les années 1930 également. Sa trajectoire de vie est un peu compliquée, douloureuse. Mais nous ne nous sommes pas du tout servi de cette base biographique comme un fil d’écriture narrative. Consul & Meshie, ce n’est pas un biopic ! Nous voulions éviter de nous intéresser à ces histoires de façon simplement anecdotique, donc nous avons plutôt considéré leurs vies comme tangibles. Nous sommes parties du principe que ce sont, comme les hommes, des êtres qui ont fait l’Histoire.

A.B. : En effet, ce nouveau courant historique place les animaux au même niveau que les humains. C’est une histoire qui est écrite avec les mêmes méthodes. Consul a fait l’histoire tout autant que Napoléon. Et la question de la véracité historique est aussi mise en jeu : les récits biographiques des animaux sont aussi vrais que ceux des grands hommes, c’est à dire très peu !

Comment ces questionnements historiques et culturels ont-ils innervé le travail ?

L.L. : Ces questions ont d’abord émergé dans nos échanges de sources, de références et d’interrogations. Puis elles sont arrivées par la force des choses dans les improvisations longues que nous faisions. Tout est arrivé en même temps, un certain potentiel de fiction, mais surtout les dimensions immensément politiques de ces questions, qui ont commencer à sourdre de manière presque involontaire. Et nous avons décidé de faire confiance à la façon qu’avaient ces matières de vivre par elle-même.

Cette histoire des animaux renseigne avant tout justement l’histoire des hommes, dans leurs rapports avec le vivant et leur tendance à la domination…

L.L. : Elle s’inscrit dans l’histoire des marges. Alors qu’on commence à peine à faire des histoires décoloniales depuis le point de vue des dominé.e.s, on fait une histoire animale du point de vue des animaux. Ces récits sont retracés grâce à des documentations factuelles, et nous renseignent éminemment sur les rapports entre les hommes, les animaux et des événements historiques, politiques ou culturels précis.

A.B. : La recherche de Donna Haraway, en revanche, n’est pas vraiment une histoire animale, une histoire des singes. Elle cherche à comprendre pourquoi il y avait tellement de femmes qui été envoyées dans la jungle pour observer les singes, et comment elles étaient représentées dans la culture commune, dans le National Geographic par exemple. Cette recherche est très factuelle et interroge les perceptions de l’état sauvage, le statut de la guenon, les représentations des familles singes, des mythes fondateurs de la culture de masse occidentale … Elle était présente dès le début de la création de Consul & Meshie, car elle se sert de l’animal pour comprendre comme on construit notre rapport aux singes, au vivant, mais aussi à l’altérité, à l’Autre de manière générale.

Vu au Quartz à Brest, dans le cadre du festival DañsFabrik. Chorégraphie et performance Antonia Baehr et Latifa Laâbissi. Installation visuelle Nadia Lauro. Lumière et son Carola Caggiano. Production Figure Projet / make up productions. Photo © Nadia Lauro.

Le 8 juin, à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre de June Events / Nuit Fictions


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