Antoine Defoort « En fait, je suis futurologue. Ça sonne vraiment mieux qu’intermittent du spectacle »

Propos recueillis par . Publié le 30/07/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Antoine Defoort.

Cofondateur et membre de l’Amicale de production – plateforme coopérative de création et laboratoire artistico-méthodologique qui imagine et propose des rapports singuliers à l’art et au travail – Antoine Defoort est notamment à l’origine, avec son acolyte Halory Goerger, du désormais culte Germinal (2012). Fort d’une écriture intelligente, pince sans rire mais résolument engagée, il s’illustre depuis 2013 dans la conférence-performance Un faible degré d’originalité (2013) sur le droit d’auteur. Créé la saison dernière avec Mathilde Maillard et Sébastien Vial, d’autres membres de l’Amicale de production, le spectacle radio-diffusé On traversera le pont une fois rendus à la rivière sera présenté à la rentrée à la Biennale de la danse de Lyon.

Quels sont vos premiers souvenirs de théâtre ?

En guise de préambule je voudrais juste dire que je n’ai pas l’impression de pouvoir spécifiquement parler du théâtre parce que j’y connais pas grand chose au final. Si j’essaye de caractériser aussi précisément que possible le type d’objet que je tente de fabriquer et dont j’aime être spectateur, je pourrais dire que ça implique quelqu’un-e qui montre des trucs à des gens au cours d’un moment un peu ritualisé. (et euh oui ça correspond aussi à ce qui se passe au théâtre ah tiens oui bon, mais pas que). Donc je pourrais vous parler de mes premiers souvenirs de trucs montrés à des gens au cours de moments un peu ritualisés, des veillées autour du feu, de ce qu’on organisait dans la vieille caravane au fond du jardin, des premiers rituels que j’ai tenté de fabriquer moi même aux beaux arts sans savoir vraiment ce que c’était, et aussi du théâtre (oui en fait la blague c’était de dire blablabla le théâtre et de finalement reconnaître que c’est aussi là que j’ai vécu mes premières expériences mystiques de communion et de transe sémantique). Ce qui a déclenché quelque chose, à ces moments là, c’est probablement que j’ai trouvé ça au théâtre (ou autour du feu ou dans la caravane ou aux beaux-arts), ce truc qui ne marchait jamais à la messe : la communion. Mais, allez vous me dire, une communion autour de quoi ? Ce serait quoi la foi commune ? Fmpf, bonne question. Peut-être que c’est la foi en ce qui est possible là maintenant. C’est décider de croire que quelque chose d’inattendu et qui vient de quelqu’un d’autre est possible ici là maintenant et qu’on va partager ça ensemble au même endroit.

En tant que metteur en scène, quelle(s) théâtre(s) voulez-vous défendre ?

Est-ce que c’est ici qu’on peut parler de magie ? Rhalalala c’est pas facile de parler de magie alors que c’est une idée qui souffre d’être paradoxalement et simultanément ultra-ringarde et bien bien tendance. On convient sans trop de problème que la magie c’est la strate extra-rationnelle, l’épaisse surcouche de tout ce qui nous échappe. Et en fait vu comme ça c’est assez facile de prendre conscience de toute les interactions magiques auxquelles on est sujet à un moment donné. Regardez, ici, là maintenant, on peut les observer assez clairement, tous ces flux magiques qui passent par nous. Toutes les interactions cheloues et extra-factuelles qui nous impliquent. À commencer par celle qui nous lie, là, juste précisément ici sur cet écran sur lequel s’affiche ce texte, avec ces espèces de mini-runes tordues agglomérées devant vos yeux selon un ordre préalablement décidé dans ma tête et qui sont en train de créer des images dans la vôtre. Purée mais c’est quand même la folie nan ! Et alors bref, en tant que metteur en scène, le théâtre que je veux défendre, ou plutôt, les “trucs montrés à des gens dans le cadre de moments un peu ritualisés” que je veux défendre, c’est quelque chose qui appelle la magie à la rescousse, où on décide d’embrasser nos pouvoirs (nos pouvoirs à tous-toutes, auteur-trices, metteur-euse en scène, producteur-trice, technicien-ne, spectateur-trice) pour achalander notre catalogue de sortilèges, de tours, d’exorcismes et d’envoûtements, et ensuite s’armer de ces trucs et aller oeuvrer dans le monde à la préservation de la magisphère. (Ici on peut faire sonner les trompettes.)

En tant que spectateur, qu’attendez-vous du théâtre ?

J’aime ça qu’on me donne de bons outils pour faire mon travail de spectateur. Il y a ce truc qu’on dit souvent que l’oeuvre est le produit d’une collaboration entre celui-celle qui la fabrique et celui-celle qui la regarde. (D’ailleurs je trouve que les spectateurs-trices professionnel-les excluent trop systématiquement leur responsabilité quand ils-elles critiquent quelque chose. On devrait jamais dire “c’est moisi”, on devrait d’abord dire : “bon, on n’a pas réussi à fabriquer un truc chouette ensemble”, et ensuite se poser la question du pourquoi). Bref, je crois que le plus frustrant quand on est spectateur-trice, c’est quand on a l’impression qu’on aurait pu construire quelque chose de beau dans sa tête, mais qu’on n’a pas eu les bons outils. Ah c’est frustrant. Mais bon on sait aussi à quel point c’est délicat, ce truc de donner les bons outils au bon moment alors restons calme. Et aussi je veux qu’on soit gentil avec moi. J’aime pas le théâtre méchant. J’aime pas le théâtre qui asservit ou domine ou exploite ou berne. Je trouve qu’on a déjà beaucoup ça dans la vie et vouloir mettre ça en scène, vouloir représenter ça sous prétexte de le dénoncer me paraît quasi toujours stérile (mais peut-être je comprends pas bien le travail de spectateur que je dois faire dans ces cas là).

À vos yeux, quels sont les enjeux du théâtre aujourd’hui ?

Bon, moi ce qui me frappe aujourd’hui – mais avant de continuer je voudrais juste dire que je trouve toujours un peu ridicule de dire “ce qui me frappe aujourd’hui blablabla” alors que souvent ce qui suit est quelque chose d’intemporel comme par exemple la jeunesse est foutue, enfin bref – ce qui me frappe aujourd’hui, ou plutôt donc, ce qui me frappe, c’est que : on ne se comprend pas. On ne se comprend vraiment pas bien. Et c’est sûrement dû au fait qu’on ne se parle et qu’on ne s’écoute vraiment pas bien. Ça me fait penser à cette citation d’Henry Miller : “Nous ne nous parlons pas, nous nous matraquons avec des faits et des théories glanées de lectures superficielles de journaux, de magazines et de revues”. Et ça prouve bien que ça date pas aujourd’hui parce que il a écrit ça en 1945. Par exemple, je ne comprends pas les gens de droite. Je ne les comprends pas. Je ne les comprends trop pas. J’ai un grand frère de droite, et pourtant il est gentil, et pourtant il est intelligent. En toute bonne foi, je n’arrive pas à comprendre. Mais c’est promis je vais essayer davantage. Je n’ai pas vraiment répondu à la question mais je suis sûr que vous voyez où je veux en venir.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Bah écoutez y’a ce truc que je raconte parfois : l’autre jour, à la radio, j’ai entendu l’interview d’un gars qui travaille chez Microsoft en qualité de futurologue. Alors évidemment futurologue c’est inhabituel, et l’animateur lui a posé la question qu’on avait tous-tes envie qu’il lui pose : « mais alors expliquez nous, ça veut dire quoi être futurologue » et il a répondu que c’est pas si compliqué, qu’il s’agit juste de bien observer la réalité autour de soi et d’essayer d’en hybrider les éléments et d’imaginer ce que ça pourrait donner. On regarde par exemple Facebook d’un côté et son frigo de l’autre, et on imagine ce qu’un frigo connecté à Facebook pourrait donner. (“Antoine a mangé son dernier yaourt hier, recommandez lui votre marque favorite pour gagner un voyage à Fez”). Et bon, blague du frigo mise à part, en entendant ça je me suis dit : mais bon sang, mais c’est aussi ça que je fais moi, en fait. En fait, je suis futurologue. Ça sonne vraiment tellement mieux qu’intermittent du spectacle quand on doit expliquer ce qu’on fait à un vieil oncle. Et donc voilà, j’ai l’impression que les artistes aujourd’hui, doivent à la fois s’occuper de la surcouche magique, inventer des nouveaux envoûtements et rituels, et aussi assurer un travail de futurologie pour ne pas laisser ça qu’au gars de Microsoft. On doit être des magicien-nes / futurologues.

Comment pensez-vous la place du théâtre dans l’avenir ?

Quand j’entends le mot avenir, je pense tout de suite au futur, et quand je pense au futur, je suis tout de suite assez excité parce que pour des raisons assez mesquines de confort personnel j’ai besoin d’être optimiste, et c’est assez excitant de penser au futur en étant optimiste. Par ailleurs, si le travail du futurologue du présent c’est de réfléchir au futur, alors le futurologue du futur doit probablement réfléchir au futur du futur. Je vous laisse donc imaginer l’état d’excitation intense dans lequel me plonge la question du théâtre du futur. Bon. Et alors aujourd’hui, on est quand même dans une charnière civilisationnelle, je crois qu’on peut le dire, quand même, je crois qu’on peut dire ça en dépit des précautions d’usage, je crois que ça fait longtemps que les gens veulent le dire mais que cette fois ci on y est, non ? Et que du coup le rôle de l’artiste, le rôle des magicien-nes / futurologues, c’est d’essayer de proposer de nouveaux langages, de forger de nouveaux outils, des outils pour mieux se regarder pour mieux s’écouter, pour mieux se comprendre et mieux travailler ensemble à tout changer. Il y a quand même une tâche herculéenne, titanesque, prométhéenne, et plein d’autres adjectifs mythologiques, là, qui nous attend, tous et toutes, parce qu’on est à l’orée d’une révolution civilisationnelle, que tout va changer politiquement, culturellement, économiquement, socialement, et plein d’autres adverbes en -ement, que c’est terrifiant et qu’on est terrifié-es mais que c’est excitant et qu’on est excité-es, et qu’il faut plutôt se brancher sur cette excitation parce qu’elle donnera probablement de meilleurs résultats que la terreur.

Photo © Simon Gosselin


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