Andros Zins-Browne « Je ne veux pas objectiver le passé, je veux l’activer »

Propos recueillis par . Publié le 05/09/2018



Depuis une dizaine d’année, l’américain Andros Zins-Browne développe une œuvre hybride au croisements entre l’installation, la performance et la danse conceptuelle. Avec Already Unmade, le chorégraphe délocalise sa recherche dans un espace d’exposition avec une équipe de performeurs. Redéfinissant les codes du spectaculaire avec les visiteurs, le projet a pour ambition d’examiner et de détricoter les histoires et les mémoires corporelles de l’interprète afin de proposer une nouvelle manière d’interagir avec le spectateur et de composer en dehors de l’espace scénique.

Comment est née Already Unmade ?

Je venais de terminer la création de ma précédente pièce et je voulais travailler sur l’habitude que nous avons, en tant qu’artiste, de consacrer une grande partie de notre temps à la recherche de nouveauté. Je préparais un projet et j’ai commencé à remettre en question ce désir de produire du nouveau. Je ne voulais pas faire une pièce qui poursuivrait l’objectivation de gestes issus de danses du passé. Je me suis demandé comment remonter le temps et faire à la fois un bond dans le futur, pour tenter de redonner à l’ancien une nouvelle jeunesse. J’ai pensé un procédé de création pendant lequel nous dé-montions et re-montions des pièces que j’avais déjà dansées dans le passé.

Comment ce procédé de dé-montage s’est-il mis en place ?

J’ai commencé par retraverser mes précédentes projets, toujours à partir de ma mémoire personnelle, sans jamais m’appuyer sur de la vidéo. Puis nous avons appliqué à ce travail différentes contraintes pour le modifier, tout en essayant de les dépasser, ou de les contredire. J’ai travaillé avec l’idée que la mémoire, en tout cas la mémoire physique, n’était pas forcément compartimentée et je cherchais des moyens de donner à voir ce décloisonnement. Parallèlement à cette recherche pratique, j’ai écrit des textes, des histoires, des chansons, des bricoles elles-mêmes nourries par les notions de temps, de vitesse, de répétition…

D’où vient cet intérêt pour la retrospection ?

C’est la maturité qui s’installe ! Plus sérieusement, je déteste l’idée de retrospection. Nous sommes en effet actuellement dans une période historique où les artistes travaillent dans la reproduction de leurs propres archives ou des archives des autres. Je pense par exemple à certains des projets du Musée de la danse de Boris Charmatz, entre autres. Mais je ne veux pas objectiver le passé, je veux l’activer. À plus grande échelle, je me pose énormément de questions sur la notion de progrès, sur l’idée d’ « évolution » de notre société, et l’injonction à produire constamment du nouveau. Je ne pense pas être le seul à avoir ces angoisses. Je voulais voir à quel point il peut être productif de remonter le temps…

Already Unmade est performé dans des lieux d’exposition. Quels sont les enjeux de contextualiser la danse dans ce type d’espace ?

Je danse depuis plus de vingt ans, professionnellement depuis douze ans. Et je pense que j’essayais déjà de faire un usage différent de la scène. Les théâtres impliquent une concentration et une temporalité très fascinants, ils appartiennent à un autre temps, mais restent toujours pertinents. J’aime aller au théâtre, mais il y manque la possibilité de la rencontre, la possibilité de poser une question à un interprète, la possibilité de vivre une action réalisée immédiatement, ce qui est pour moi une expérience kinesthésique beaucoup plus puissante. Already Unmade est ma première pièce véritablement conçue pour un espace d’exposition. Je pense que les performances dans ce type de lieu sont plus effectives en termes d’événement. Les espaces muséaux sont des espaces de liberté, ce qui implique que les spectateurs puissent notamment aller et venir comme ils le veulent et que la performance se déroule selon les horaires d’ouverture et non lors d’un rendez-vous précis. Il se peut que des visiteurs entrent, prennent une photo pour Instagram, puis s’éclipsent sans n’avoir rien vu. Le dispositif muséal a également le pouvoir de créer des moments de sociabilité. La question qui me travaille de plus en plus aujourd’hui serait : comment créer des situations d’inclusion, d’implication ? Et nécessairement, cela implique une proximité physique.

Already Unmade. Conception, Andros Zins-Browne. Avec Jaime Llopis, Sandy Williams et Andros Zins-Browne. Photo © Paula Court

Du 17 au 19 septembre à Lafayette Anticipations / Échelle Humaine, en partenariat avec le Festival d’Automne à Paris.


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