Andrade, Michiel Vandevelde

Propos recueillis par . Publié le 03/01/2019



En 1928, le poète et essayiste brésilien Oswald de Andrade écrit son Manifeste anthropophage, dont la radicalité post-coloniale nourrit encore aujourd’hui les travaux de multiples penseurs et artistes contemporains. Dans cet ouvrage, il aborde les questions coloniales par le prisme de la métaphore de la digestion : la modernité brésilienne aurait alors dévoré la culture européenne, pourtant colonisatrice, pour l’assimiler et la régurgiter sous une nouvelle forme. Inspiré par cette métaphore riche et radicale, le chorégraphe Michiel Vandevelde a mené un travail fondé sur un principe de réappropriation et cannibalisation de danses issues de vidéo-clips populaires. Dernier opus d’une quadrilogie choréophage, le solo Andrade réinvestit les matériaux déjà déployés sous forme de variations dans ses précédentes performances.

La notion d’anthropophagie revient de plus en plus dans la bouche des chorégraphes contemporains. Selon vous, pourquoi cette question excite-t-elle autant la danse ?

Nous sommes aujourd’hui en train de nous rendre compte que nous sommes constamment en train de nous «faire manger» par certains systèmes économiques et par des réalités politiques, qui sont hors de notre pouvoir. Je pense qu’aborder la question de l’anthropophagie, c’est reconnaître qu’il n’y a pas «d’extérieur», tout en essayant de contester ou, avec moins de véhémence, de «faire de l’espace» de l’intérieur. Comment pouvons-nous vivre, avec et contre les conditions qui nous entourent et avec lesquelles nous pourrions être en désaccord ? Je pense que l’anthropophagie offre ici une possibilité de réponse intéressante.

Le titre de la pièce fait référence à Oswald de Andrade qui écrit a écrit le Manifeste anthropophage en 1928. Comment ce texte a-t-il nourri votre recherche ?

J’ai rencontré pour la première fois le Manifeste anthropophage d’Oswald De Andrade en 2012 lors d’un séminaire cinématographique intitulé «L’appropriation comme bel-art» de Federico Rossin. L’idée d’Andrade suggère de «ne pas rejeter une culture envahissante, mais plutôt de la manger, la digérer – même s’il s’agit de la transformer – et de la chier sous différentes formes” m’a beaucoup stimulé. Bien entendu, son manifeste se référait au modernisme brésilien et son histoire. Pourtant, je crois que nous pouvons dire que chaque culture change constamment à travers les négociations qu’elle entreprend avec les autres. Une culture n’est et ne devrait jamais être stable. Le processus décrit par l’auteur au sujet du Brésil est également valable dans d’autres contextes. Étant danseur et chorégraphe, je me suis demandé qui était «envahissant» au sein de ma propre discipline.

Andrade vient conclure une recherche au long cours débutée en 2013 avec Love Songs (veldeke), que vous avez ensuite poursuivie avec Antithesis, the future of the image (2015) et Our times (2016). Quelles réflexions traversent ces quatre spectacles ?

L’idée qui traverse en filigrane les quatre pièces reste à mes yeux la dynamique du pouvoir entre «le peuple» et le «système» dans lequel il vit, et les processus de “manger”, “se nourrir”, “digérer” et “être mangé”. Comment trouver la capacité d’agir ? Pouvons-nous créer une opposition de l’intérieur, en «respirant» à travers une matière avec laquelle nous sommes politiquement en désaccord ? Dans leurs structures, les quatre pièces partagent en commun une même phrase de danse, composée à partir de chorégraphies extraites des clips vidéo les plus populaires de ses dernières années (par exemple, Gangnam Style, Harlem Shake, etc, ndlr). Dans chaque opus, cette même matière est filtrée par des technologies chorégraphiques et esthétiques différentes. Pour Andrade, je cherchais l’épuisement de cette phrase de danse. Nous l’avons étirée, tordue jusqu’à la faire bugger. L’idée de bug, d’interférence, était pour moi fondamentale dans le processus de création : je souhaitais créer des erreurs dans les matériaux initiaux afin de mettre en évidence cette espace de friction entre «manger» et «être mangé». Dans cette dernière performance, il reste un corps. Une sorte de corps artificiel, inondé de mouvements, de sons et de lumières. La question qui m’intéresse ici est au final : de quel champ d’action disposons-nous ? Jusqu’où pouvons-nous rester immergés dans le grand spectacle de notre société ? Quand en aurons nous assez ?

Adele, Beyonce, Lana Del Rey ou Michael Jackson composent une partie du corpus de travail… Pourquoi cette plongée dans la pop culture mainstream ?

Quand j’ai commencé cette recherche, je travaillais avec un groupe de jeunes pour Love Songs (veldeke). En répétition, pendant les pauses, ils s’amusaient en dansant, copiaient les chorégraphies des clips vidéo pop. Cette anecdote a priori anodine m’a permis de constater comment ces clips pop, leurs esthétiques, leurs idées et leurs normativités envahissent ces corps, comment une certaine vision du monde s’exerce et se propage à travers les jeunes. La question centrale du manifeste est donc devenue extrêmement importante : comment, dans la danse, ne pas rejeter cette culture pop, mais plutôt la manger, la digérer et la recracher dans une version différente ?

La notion d’appropriation est aujourd’hui de plus en plus populaire dans le champ chorégraphique. En tant qu’artiste, quels sont les enjeux de faire appel à cette idée à travers un processus de création ?

L’appropriation et la réappropriation sont des notions prises dans des flux constants. C’est exactement cette dynamique de pouvoir qui m’intéresse ici. Toutes les cultures sont nées de processus de digestion. Cette idée de «manger» et «d’être mangé» est quelque chose qui me garde inlassablement éveillé, c’est à cet endroit, selon moi, que la culture prend forme. C’est cette dynamique constante qui devrait être au cœur des débats culturels, face à la montée d’un essentialisme culturel et du conservatisme. Tout est en perpétuel changement, glissement. Qui porte la responsabilité de ces évolutions ? Comment laisser place à une agency au sein de ces phénomènes culturels ?

Andrade, vu au Far° Festival à Nyon. Conception Michiel Vandevelde, danse et création Bryana Fritz, costume Lila John, création lumière, technique Michiel Vandevelde et Tom Bruwier. Photo © Clara Hermans.


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