We’re pretty fuckin’ far from okay, Lisbeth Gruwez

Par . Publié le 12/09/2016



We’re pretty fuckin’ far from okay (2016), duo joué pour la première fois le 18 juillet 2016 au festival d’Avignon, fait suite au solo It’s going to get worse and worse and worse, my friend (2012), danse sur un discours du télévangéliste américain ultraconservateur Jimmy Swaggart, et la danse collective rieuse AH/HA (2014). Rejoué les 3 et 4 septembre 2016 lors du festival La Bâtie, au théâtre du Loup – à Genève – We’re pretty fuckin’ far from okay extériorisait de nouveau l’angoisse de sa chorégraphe Lisbeth Gruwez et de son compagnon sur scène Nicolas Vladyslav. Lisbeth Gruwez saisit sa peur, la peur, ce qu’elle peut avoir de rationnel mais aussi d’irrationnel, ce qui la rend contrôlable ou au contraire, échappe à tout control pour une danse d’une heure qui mettait l’accent sur la respiration, son rythme et son intensité.

La peur est ici obscure. Obscurité de la scène. Obscurité de ses raisons. La peur a ses raisons que la raison ignore et pour la mettre en scène, Lisbeth Gruwez, Marie Szersnovicz et Marteen Van Cauwenberghe ont disposés deux chaises en bois « dans le style de » Jean Prouvé, noires, avec un siège bleu foncé qui renvoie aux t-shirt turquoises des deux interprètes, à leurs pantalons noirs, à leurs chaussons noirs, identiques sauf par la taille. Une lumière qui semble elle aussi turquoise, quand elle n’est pas jaune, crue, braquée sur la peur qui s’empare d’eux. La scénographie concoure à restituer la peur, ses gradations, de la crainte à l’effroi, du trouble à la panique, par une profondeur de scène à deviner dans les ténèbres. Le public est face à eux, comme une « marée noire », comme des ombres qui les regardent se débattre, réactifs.

Les yeux fermés, assis, les mains à plat sur leurs genoux, Lisbeth Gruwez à gauche, Nicolas Vladyslav à droite, sont à l’arrêt. Une posture de relaxation. Doucement, très doucement, leurs mains remontent le long de leurs cuisses, le long de leurs hanches, de leurs flancs. Ils touchent leur poitrine, au niveau des poumons, du cœur. Rythme respiratoire et rythme cardiaque s’accélèrent tout doucement. Leurs gestes expriment la peur qui s’empare d’eux progressivement. Les tentatives d’apaisement par l’inspiration et l’expiration. La cage thoracique se gonfle, se vide. On s’éloigne graduellement, ostensiblement, du okay. Cette angoisse ne peut être calmée, peut toujours refluer, malgré les cigarettes, dont l’arrêt a servi à Lisbeth Gruwez de point de départ. La peur grandit tandis que le corps se replie petit à petit sur lui-même.

Ces gestes lents et rapides qui s’alternent sont accompagnés d’un dispositif sonore qui amplifie et sature les gestes : le bruit des tissus, le bruit de leur respiration. La respiration, son accélération, son dérèglement. Lorsque les deux interprètes se touchent le torse, le dispositif fait entendre les battements du cœur, la tension du souffle. L’amplification augmente avec la peur, augmente jusqu’à devenir insupportable, quelques notes de pianola à l’arrière-plan. Des notes qui, dans l’insupportable, sont une respiration. Maarten Van Cauwenberghe, associé à Lisbeth Gruwez depuis 2006, a mis au point ce dispositif qui mêle captations durant la représentation et enregistrements, rendant la pulsation – pas de cris ici – d’une peur sonore. Une peur qui reste encadrée. Une peur dont l’intensité varie sous les yeux et les oreilles du spectateur.

Cette chorégraphie en couple, une femme, un homme, n’est ni une chorégraphie amoureuse ni une chorégraphie haineuse mais une chorégraphie de la lutte. Lutte de deux personnes sur leur chaise, éloignés, dans un premier temps, puis debout, rapprochées, dans un second temps, envers leurs pensées, sensations, puis l’une contre l’autre, appuyés l’une contre l’autre, non pas en opposition mais en contradictions. Lisbeth Gruwez et Nikolas Vladyslav s’éloignent d’un état okay dont on ne sait ce qu’il est, avec une distance qui ne se mesure pas, incluant par le « We » un collectif : le public, la société. We are pretty fuckin’ far from okay, par sa chorégraphie, scénographie et bande sonore propose une expérience du corps extatique, de la peur comme extase, d’une extase comme ce qui échappe au contrôle, d’une tentative de contrôler l’incontrôlable. Méfiance, suspicion, angoisse, peur, terreur, dont la sémantique est aujourd’hui dans les médias comme une litanie et sur les corps comme des stigmates.

Performance vue le 4 septembre 2016 dans le cadre du festival La Bâtie – Genève. Conception et chorégraphie : Lisbeth Gruwez. Composition, création son et assistance : Maarten Van Cauwenberghe. Avec : Lisbeth Gruwez, Nicolas Vladyslav. Dramaturgie : Bart Van den Eynde. Répétiteur : Lucius Fromm. Création lumières : Harry Cole. Assistance lumières : Caroline Mathieu. Scénographie : Marie Szernovisz. Stylisme : Veronique Branquinho. Photo de Luc Depreitere. 


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