À la recherche du ___________, Bruno Freire

Par . Publié le 15/03/2018



À São Paulo, Bruno Freire sortait souvent à la tombée de la nuit sillonner pendant de longues heures les rues labyrinthiques de la ville. Lorsqu’il est arrivé en France pour suivre la formation ex.er.ce à Montpellier, le chorégraphe brésilien a gardé cette habitude : « Une nuit, alors que je marchais dans les rues de la ville à la recherche d’un endroit où danser, j’ai lancé un feu d’artifice » se plaît-il à raconter avec une certaine candeur. Cette action poétique de noctambule a suscité chez lui un vif désir : celui de retrouver ce sentiment d’épiphanie indicible, de partir à la recherche d’une sensation, d’un concept dont les contours restent toujours troubles : le merveilleux.

Si Bruno Freire à longtemps invité d’autres personnes à partager son travail de recherche, l’artiste est aujourd’hui seul sur le plateau. Le visage recouvert d’or, dans un espace dépouillé de tout décors, seulement accompagné par des textes projetés au dessus de lui, qui viennent soutenir ses actions et tenter d’éclaircir autant que faire se peut sa pratique et sa démarche. Il s’est en effet imprégné de textes au sujet du merveilleux, notamment piochés dans l’opéra baroque et chez André Breton. Il n’hésite pas à faire d’un extrait du Premier manifeste du surréalisme un mantra qui l’accompagne :  « le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau ». Définition vacillante du terme, utilisation incertaine : cette opacité du sujet le pousse même à oblitérer le terme « merveilleux » dans le titre de sa performance.

Sur le plateau, les actions s’enchaînent sans relâche et avec entrain : l’artiste fait du hula hoop avec un cerceau serti d’un feu de Bengale étincelant, jette dans les airs un seau entier de confettis brillants, gonfle un ballon de baudruche jusqu’à la limite de l’explosion, agite des rubans de gymnastique rythmique façon Danse Serpentine de Loïe Fuller, disparait derrière un coussin d’air géant couleur or qui recouvre tout le plateau… autant de manipulations d’objets qui possèdent chacune un certain potentiel spectaculaire mais qui n’atteignent pourtant jamais l’acmé tant désirée. Ces micro-évênements, ces épi-phénomènes performatifs ne permettent jamais l’épiphanie. « Ce personnage, c’est une sorte d’idiot, une figure sans attache qui dérive à la recherche du merveilleux » ajoute Bruno Freire. Comme la version contemporaine d’un personnage de Gustave Flaubert, il tente, rate, rate mieux, dans une naïveté agitée, jamais abattu, sans se poser de question.

Cette figure qui cherche inlassablement, le chorégraphe la compare à celle du pícaro, antihéros très présent dans la culture latino-américaine, qui évolue souvent en marge de la société et de ses codes. Le chorégraphe semble se retrouver dans le caractère de ce personnage populaire : « C’est une sorte de personnage qui passe à travers plein de couches de la société. Lorsque je suis arrivé en France, puis lorsque je me suis installé en Belgique, j’ai comme traversé une multitude de contextes différents. Le danseur doit souvent voyager, être artiste aujourd’hui, c’est être toujours en déplacement… » Malgré l’ambition et l’énergie déployée par ce personnage picaresque, chacune de ses actions est irrémédiablement vouée à l’échec. Mais l’échec fait partie de la recherche souligne le chorégraphe : « C’est une sorte d’éloge de l’échec, l’échec fait partie de la vie d’un artiste ».

Et si justement le merveilleux se trouvait dans l’insouciance ? Et si la réponse à cette interrogation se trouvait dans une forme d’abandon ? La performance de Bruno Freire aboutit finalement à un temps de fête sur le plateau. Rejoint par un DJ, l’artiste finit par inviter les spectateurs à venir en masse, avec lui, s’abandonner à la musique et la danse. L’artiste confie d’ailleurs avoir une pratique régulière de la fête, notamment pendant les soirées underground organisées par le collectif brésilien Voodoohop : « La fête est très présente à São Paulo… Danser ensemble, pratiquer la danse, c’est aussi trouver sa place dans le monde… ». Echaudée par les beats electro du DJ Ricardo Vincenzo et par les ondulations collectives du groupe, la communauté réunie sur le plateau semble lâcher prise dans une euphorie collective. La sentence « Les fêtes ont la puissance de rompre la monotonie de l’existence (…) Seul le merveilleux nous unie sociologiquement, philosophiquement, économiquement » est projetée au dessus d’elle. On le sait, la danse stimule le corps, libère des endorphines et par la même provoque un sentiment de bien être. Alors peut-être là, se trouve l’amorce d’une  réponse possible à cette recherche. S’il se fatigue dans la quête, Bruno Freire tente de nous proposer une réponse simple à une problématique complexe à démanteler : sans doute est-ce dans cet épuisement, dans l’interrogation existentielle collective que se trouve véritablement le sentiment du sublime ?

Vu au Théâtre des Bernardines dans le cadre du festival Parallèle à Marseille. Concept et performance Bruno Freire. Assistanat Manon Santkin. Conseil artistique Laurent Pichaud et Tarina Quelho. Création lumière Estelle Gautier et Bruno Freire. Création sonore Ricardo Vincenzo. Photo © Bruno Freire. 

Le 28 avril, Charleroi danse / La Raffinerie à Bruxelles / Festival Legs


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