Poetry in Motion, Carolyn Carlson

Par . Publié le 25/06/2018



À l’occasion du Festival June Events, Carolyn Carlson est invitée le temps d’une soirée au théâtre du Soleil. Dans l’antre d’Ariane Mouchkine, la chorégraphe présente deux courtes pièces empreintes d’une douce poésie ; un duo inspiré d’un conte libanais et un poetry event, une improvisation impromptue et collective.

All that falls, créée en 2013 à partir du récit du Prophète de Khalil Giban, décline les aventures tendres et délicates d’un couple accaparé par l’édification de sa maison. La scénographie du plateau en reproduit l’atmosphère et chaque élément du futur foyer – table de bois, planches et feuillages – sont auréolés d’un rai de lumière qui nimbe la scène d’un halo très pictural. Tous deux érigent les fondations de leur logis autant qu’ils bâtissent l’harmonie de leur couple : quelques gestes épurés – une secousse de l’avant-bras ou du poignet, relayée dans un tremblement de la main et un frétillement des doigts – suffisent à faire naître entre eux l’esquisse d’un duo complice. Chacun imite et complète les mouvements de l’autre : ils se chassent d’un revers de la main, se cherchent du regard puis s’étreignent. Elle se projette au loin et lui l’intercepte et l’enlace, il arrête son geste et recueille avec douceur l’énergie du saut.

À la manière des chapitres d’un livre, délimités par les variations de tonalité et de rythme des somptueuses mélodies de Bach ou d’Haydn, on assiste à la fusion d’un couple de corps passionnés, poussant chaque geste jusqu’à l’extrême limite de son point d’équilibre. Du sternum la danseuse déroule son buste jusqu’à rejeter son menton en arrière dans un cambré qui laisse glisser les mèches de sa chevelure au creux de ses reins ; lui ploie son torse dans une arche traversée par un puissant mouvement de ressac. Leurs mouvements semblent nourris par l’imaginaire des textures et des matières qu’ils manipulent : le maniement des outils, la préhension des planches de bois et les tremblements du feuillage des plantes qu’ils supportent tour à tour en équilibre sur leur dos laissent en eux leur empreinte. On distingue des accents brusques analogues à la brisure des fibres de bois, des sursauts inspirés par le frottement de la scie ; enfin la blondeur des cheveux de la danseuse dans lesquels elle promène ses mains en vient à se confondre avec les copeaux de bois dorés que son partenaire disperse sur le plateau du bout des doigts.

Carolyn Carlson apparaît ensuite sur scène, à l’occasion d’un poetry event ; une improvisation musicale et dansée, davantage spontanée et décousue. Les nappes sonores du saxophoniste Guillaume Perret s’entremêlent aux bribes de poèmes récités en anglais par la chorégraphe, aussitôt traduites dans un français hésitant par le danseur Juha Marsalo. L’accumulation de strates auditives et visuelles forme un ensemble quelque peu discordant : à la scansion sibylline et sentencieuse de Carlson répondent les gestes saccadés du danseur, qui s’affaire d’un bord à l’autre du plateau. En fond de scène Céline Maufroid incarne une figure spectrale, qui déambule comme absorbée par une lente contemplation. Dans un instant de solo Carlson se livre, un pinceau à la main et ses gestes calligraphient l’espace qui l’entoure. D’une volute du coude, d’un entrechoquement des hanches naissent de fugaces arabesques qui serpent le long de ses épaules, ensuite cueillies dans le creux des paumes. Le danseur la rejoint et ils caracolent ensemble dans une euphorique chevauchée, au son d’une mélodie diffractée dans des échos métalliques ou cristallins. Leurs gestes se font plus marqués, tour à tour aériens ou plus incisifs, redoublés de mimiques et de spasmes qui agitent leurs joues. Ils nous invitent à partager avec eux une respiration commune ; la superposition des voix, des corps et des musiques incite à écouter la parole poétique en mobilisant les mêmes horizons perceptifs que ceux par lesquels on regarde les gestes dansés.

Vu au festival June Events. All That Falls, chorégraphie Carolyn Carlson, avec Céline Maufroid et Juha Marsalo. Poetry Event, conception et poèmes Carolyn Carlson. Musique live Guillaume Perret. Avec Carolyn Carlson, Juha Marsalo. Photo All that Falls © Laurent Paillier.


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