Petit Psaume du matin, Josef Nadj & Dominique Mercy

Par . Publié le 21/07/2016



La touffeur de l’été parisien n’entrave pas la ronde des spectacles. Le chorégraphe et danseur Josef Nadj et Dominique Mercy, danseur phare et co-directeur du Tanztheater Wuppertal avec Robert Strum depuis le décès de Pina Bausch en 2009, profitent du festival Paris quartier d’été pour représenter leur pièce commune, montée voilà plus de quinze ans, Petit psaume du matin. Après tant d’années, c’est en extérieur, dans l’ombre d’une fin de journée claire, que les vieux compères se retrouvent. Le jardin du Centre culturel Irlandais accueille une petite scène coincée entre le bâtiment principal et un gradin dressé pour l’occasion. Dans cet îlot scénique, le duo va s’atteler à raviver sa vieille relation par un dialogue corporel fragile et muet à l’austère beauté.

L’origine de ce Petit psaume remonte à 1999 lorsque Dominique Mercy, danseur vedette de la compagnie de Pina Bausch qu’il a intégré dès 1974, demanda à Josef Nadj de lui écrire un solo. Au lieu de ça, de leur travail en commun émergea naturellement une forme duelle où le corps de Nadj venait répondre à celui de Mercy, tant et si bien que les rôles furent vite brouillés entre chorégraphe et interprète. C’est cette complicité, cette connivence dans le rapport aux gestes simples et presque anodins qui dérivent doucement vers la chorégraphie, discrètement, sans trop d’emphase, qui donne à la pièce tout son coffre.

Le vieux duo entre d’ailleurs en scène de cette manière. Sortant d’une porte latérale du bâtiment, ils marchent l’un derrière l’autre vers la scène, sans mot dire, sans bruit ni hâte. Les deux silhouettes en imperméable, l’une haute et longiligne, l’autre plus ramassée, marchent d’un même pas jusqu’aux planches. Les deux danseurs ne quitteront plus ce rythme lent et monotone, parfois accompagnés de musique, parfois non, ils exécutent leurs gestes avec méticulosité et attention. De cette sorte d’attention que peuvent se porter deux vieux amis, dont la complicité tacite s’est renforcée avec l’âge. Leur relation est à la fois complice et lâche. Les deux corps se miment l’un l’autre, répétant les mêmes gestes à distance, le contact étant plutôt l’exception que la règle. Leur gestique est toujours à la lisière du geste quotidien et du mouvement dansé. On retrouve l’idée de Josef Nadj de puiser des instants chorégraphiques dans le flot des actions quotidiennes. L’ensemble donne une impression de vieux rituel un peu usé que les corps répètent lentement mais scrupuleusement.

La scène est jonchée de quelques objets ordinaires. Des tables en bois, des chaises, en bois également, un petit verre de vin rouge dissimulé sous une chape grise, des cartes et deux long balais de paille. Ce sont d’ailleurs ces ustensiles que les compères manipulent d’abord. Dans un ballet mesuré, ils époussettent la scène, repoussent des papiers chiffonnés qu’ils récupèrent finalement dans une poche intérieure de leur imper avant de le retirer. L’enchaînement incongru des actions déjouent les attentes nées de leur caractère quotidien. Le déroulé banal dérive doucement vers l’absurde, sans trop en avoir l’air. La trame des gestes se tisse dans un système clos à la logique hermétique, logique que les corps suivent dans une sorte d’automatisme semi-conscient, à la manière de ces corps rigides et déterminés qui parcourent l’œuvre de Samuel Beckett.

Quand la musique se fait enfin entendre, ce sont des airs de râga qui accompagnent les corps dans leurs tentatives d’étirement. L’un assis sur une chaise, l’autre debout qui le manipule, soulève ses membres, les tend et les tire dans un faux aérobic suranné. Les parties du corps semblent rouillées, pesantes, et en même temps elles recèlent une grande vivacité et une extrême souplesse. Alors que la musique évolue vers des sonorités évoquant plus l’Europe de l’Est, les corps se meuvent accroupis, proches du sol, les avants-bras plaqués par terre, dans des mouvements plus ouvertement chorégraphiés, mais toujours avec cette double impression de pesanteur et de dextérité, de raideur et de légèreté qui caractérise le duo.

Le vieux duo qui (re)prend forme devant nos yeux est émouvant par sa fragilité. Fragilité des corps on l’a dit, mais fragilité de la relation surtout, qui laisse incertain sur la possibilité ou pas d’un échange. Les deux corps restent muets tout au long de la pièce, et quand ils échangent finalement quelques mots c’est dans un langage obscur, dont on ne sait pas bien s’ils le partagent eux-mêmes.

Vu au Centre culturel irlandais dans le cadre de Paris quartier d’été. Chorégraphie Josef Nadj. Avec Dominique Mercy et Josef Nadj. Musique : musiques traditionnelles Cambodge, Macédoine, Roumanie, Égypte, Hongrie. Musiques additionnelles : Michel Montanaro (extrait de Maria, Igor Stravinsky, Tango – Éditions Alphonse Leduc et Compagnie). Lumières : Rémi Nicolas assisté de Xavier Lazarini. Costumes : Bjanka Ursulov. Photo © Severine Charrier.


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