Sans objet, Aurélien Bory

Par . Publié le 21/07/2015



Avec Sans Objet, le chorégraphe Aurélien Bory propose de mettre en exergue un robot utilisé pour l’assemblage automobile, à une époque où la fabrication automatisée se perfectionne tellement que la cohabitation devient impossible entre les anciens ouvriers et les nouvelles machines ultra-rapides et ultra-puissantes. Ces dernières se retrouvent parquées dans des cages prophylactiques afin de prévenir tout dommage accidentel causé à leurs collègues de chair et d’os. La machine qu’a choisi Bory n’est cependant pas l’un de ces derniers modèles ultra sophistiqués, mais plutôt une mécanique relativement vieille, presque déjà une antiquité, un ancêtre devenu obsolète.

Sa mécanique a toutefois beau être patinée et sembler venir d’un autre âge, sa carrure et sa puissance n’en dépassent pas moins de loin toute mesure humaine. Lorsque la pièce s’ouvre sur les torsions de la bâche noire qui recouvre ses articulations, la silhouette imposante de la « bête » se dessine progressivement, à travers ses contours saillants. La forme qui émerge progressivement prend par moment des allures anthropomorphes, jusqu’à ce que son volume enfle à tel point qu’elle vire à nouveau au monstrueux. Cette séquence d’ouverture dans une faible lumière colorée introduit avec brio toute la tension qui caractérise la machine, tout à la fois colosse inhumain et partenaire délicat pour les danseurs.

Le duo de danseurs entre d’ailleurs en scène tôt après la première chorégraphie solitaire du robot. Dans leur costume noir d’employés de bureau, ils découvrent et inspectent la mécanique avec une maladresse burlesque toute maitrisée. Ils s’approchent d’abord, méfiants, puis entament un ballet craintif avec le mastodonte qui se joue de leurs corps chétifs. La gestuelle millimétrée des humains tient finalement largement la dragée haute à celle radiocommandée de leur partenaire. Ils sautent prestement et subissent avec souplesse les aléas de la scène mobile. La machine est progressivement apprivoisée, jusqu’à devenir un agrès surpuissant sur lequel se meuvent les humains, comme suspendus dans les airs. La symbiose opère entre l’organique et l’inerte, dans un spectacle que l’on peut en dépit de tout qualifier de vivant. Les deux parties sont au diapason et délivrent une performance proprement époustouflante.

Le spectacle se clôt en apothéose quand la machine, dans un accès de sauvagerie retrouvée, se met à retourner littéralement la scène. Ayant évincé les humains, elle laboure le plancher, reconstruisant un paysage de monolithes abstraits en arrière-plan. Après cette furie soudaine, le robot s’arrête, comme épuisé de sa manœuvre folle, dans un nuage de fumée colorée. La bâche qui reposait en boule dans un coin est tendue devant l’ouverture. Le public est purement et simplement privé de vision, lorsque de violents coups sourds éclatent par derrière. Ceux-ci s’accélèrent en une onde régulière et puissante, jusqu’à que le textile éclate sous la pression. Dans un dernier effet saisissant, rendu possible par l’inhumaine structure du bras mécanisé, ce dernier promène une source lumineuse irradiante dont les tyrans fuient à travers la surface trouée.

Épaulé par un duo d’excellents danseurs et un pilote hors pair, Aurélien Bory délivre un spectacle à la croisée de la pantomime, du burlesque et de la démonstration de force, qui sait intégrer les derniers développements en matière de robotique, pour évoquer au mieux notre monde contemporain.

Vu au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre de Paris quartier d’été. Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory. Interprètes : Olivier Alenda et Olivier Boyer. Pilote et programmation robot : Tristan Baudoin. Composition musicale : Joan Cambon. Création lumière : Arno Veyrat. Conseiller artistique : Pierre Rigal. Assistante à la mise en scène et costumes : Sylvie Marcucci. Sonorisation : Stéphane Ley. Costumes : Sylvie Marcucci. Décor : Pierre Dequivre. Photo d’Aglae Bory. 


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