Maud Le Pladec, Moto-cross

Par . Publié le 07/04/2017



En seulement 7 créations, la danseuse et chorégraphe Maud Le Pladec s’est imposée sur la scène chorégraphique française et internationale. Interprète pour – entre autre – Mathilde Monnier et Herman Diephuis, c’est au coté de Boris Charmatz, chorégraphe et directeur du Musée de la danse à Rennes, que la jeune femme s’est largement illustrée ses dernières années. Depuis 2010, en parallèle de son parcours d’interprète, elle signe ses propres pièces avec lesquels elle a su développer une écriture chorégraphique riche et imprévisible, notamment en lien avec la musique. Ces principaux projets font d’ailleurs appel à la présence de musiciens sur le plateau, issus de l’Ensemble TaCTuS et l’Ensemble Ictus, au service d’ébouriffants concerts chorégraphiques.

Depuis janvier dernier, Maud Le Pladec est à la tête du CCN d’Orléans et c’est avec un certain plaisir non dissimulé que nous l’avons retrouvée à La Briqueterie à Vitry-sur-Seine dans le cadre de la 19e édition de la Biennale de danse du Val-de-Marne, avec sa nouvelle création intitulée Moto-cross. Pour la toute première fois seule en scène, la chorégraphe signe un prodigieux solo qui vient faire voler en éclat ses traditionnelles préoccupations. Exit la musique savante : Julia Wolfe, David Lang, Michael, Fausto Romitelli et Francesco Filidei sont aujourd’hui remplacés par Max Berlin, Nini Raviolette, Pierre Chézère, Cassius ou encore Daft Punk.

Le visage dissimulé derrière un casque de moto et parée d’une combinaison de moto-cross, c’est perchée au centre d’un dispositif quadrifrontal que Maud Le Pladec accueille les spectateurs. Cette plateforme lumineuse de quelques mètres carrés, semblable à un ring surélevée, sera, le temps d’une heure, une piste de danse endiablée où fiction et réalité seront brouillées sur fond de musique pop et électro. Dans un coin, à quelques être d’elle entre deux gradins, le dj Julien Tiné est perché lui aussi sur un petit plateau derrière un clavier et une table de mixage. Il l’accompagnera de sa musique. « Je vous parlerai de la guerre, de l’amour et de la mort » nous dit-elle d’une voix essoufflée après son solo d’ouverture sur Bye les Galères de Bibi Flash, avant de rajouter non sans humour « Non je déconne, je vous parlerai de la guerre, de l’amour et des années 80. ».

Ce n’est pas le première fois que la chorégraphe s’aventure du coté de la parole. Dans son précédent solo Hunted (2015) cosigné avec la performeuse américaine Okwui Okpokwasili, cette dernière (ou Dorothée Munyaneza) maniait déjà le geste et le verbe avec habileté. Il y a quelques semaines, nous avons également pu voir Maud Le Pladec au coté de l’écrivain Pierre Ducrozet dans Je n’ai jamais eu envie de disparaitre (2017), réjouissant duo créé dans le cadre du festival Concordan(s)e où les deux artistes se livraient à un double autoportrait tranchant, dansé et parlé. Avec Moto-cross, elle collabore avec le metteur en scène Vincent Thomasset. Ecrit à 4 mains, le texte qu’elle incarne s’adosse sur ses souvenirs personnels et vient puiser dans les fantasmes d’une époque qui aujourd’hui hante encore nos mémoires.

Se tisse alors des liens entre la petite et la grande Histoire, celle du père de Maud qui inscrit sa petite fille à la danse et qui pousse sont fils à faire du moto-cross… L’histoire du camion familial sur lequel étaient collés des autocollants géants de ses deux enfants. De la mort de la petite Omayra Sanchez à la crise économique mondiale, en passant par les guerres, la naissance de la musique électro, le FMI et la démocratisation d’Internet, un micro et une pochette de vinyle à la main, Maud Le Pladec scande et traverse en quelques minutes les événements qui ont façonné la fin du XXe siècle et son adolescence. « Elle n’était pas mon genre cette époque, mais c’est MON époque » dit-elle avant s’élancer dans un solo exutoire rythmé par les paroles de Pierre Chérèze « On peut danser ensemble, on peut s’aimer ensemble, on peut mourir ensemble ».

À l’instar des précédentes pièces de Maud Le Pladec, l’environnement lumineux auréole chaque mouvement et porte la chorégraphie vers de nouvelles possibilités visuelles. Animé grâce aux incroyables lumières d’Eric Soyer (qui signe habituellement la lumière des mises en scène de Joel Pommerat), le podium se métamorphose au gré des tubes diffusés : des carrés colorés de la piste de danse disco au flash stroboscopiques des soirées en club. De sa combinaison de motocross bleutée à une nudité inopinée, les tenues de la danseuse se substitueront au fur à mesure que les tubes s’enchaineront. À chacun de ces balancements, des mèches colorées (teintes pour l’occasion) s’échapperont de ses cheveux brun ébouriffés.

Voyage rétrospectif, Moto-cross fait une traversé esthétique des années 80 et parcours différents registres musicaux et gestuels caractéristiques de l’époque : de la french touch à l’électro pop, du waacking au locking, le corps survolté de Maud Le Pladec fait surgir avec force et désir la mémoire d’une génération nostalgique de ces années insouciantes. « Dis-moi ce que tu penses ? De ma vie, de mon adolescence. Dis moi ce que tu penses, j’aime aussi l’amour et la violence » chante Sebastien Tellier alors que la chorégraphe a quitté la scène, encore enfiévrée par sa présence. Accompagnée par une entraînante playlist, la brillante danseuse de nuit Maud Le Pladec s’abandonne littéralement dans la musique et partage avec nous l’euphorie de sa performance.

Vu à la Briqueterie dans le cadre de la Biennale de danse du Val de Marne. Conception, chorégraphie, et interprétation Maud Le Pladec. Discographie, DJ Julien Tiné. Photo © Eric Soyer.


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