Malika Djardi, La danse comme langage

Par . Publié le 10/07/2018



Avec seulement trois pièces au compteur, la jeune chorégraphe Malika Djardi désarçonne par sa volonté et son habilité à s’échapper des catégories : « Lorsque j’ai commencé à présenter et tourner ma première pièce, Sa prière , on a commencé à me catégoriser, notamment à cause de mon nom à consonance arabe, j’étais programmée dans des soirées thématiques « couscous-merguez / Maghreb ». J’ai alors eu besoin de faire un projet qui puisse secouer un peu tout ça, je sentais le besoin d’aller ailleurs, qu’on ne puisse plus me mettre dans une case. » Comme en réponse à cette assignation qu’elle réfute, elle intitule sa seconde pièce Horion, synonyme d’un coup violent, d’une claque donné à quelqu’un . Passé ce pied de nez, elle opère avec sa dernière création, 3, un nouveau virage esthétique qui en déstabilisera sans doute plus d’un : un trio futuriste dans un environnement post-apocalyptique.

« J’ai toujours trouvé la danse un peu absurde. Mais au delà du plaisir personnel de danser, de se montrer en spectacle, c’est pour moi une chose nécessaire. Je fais un parallèle entre la danse et le langage, c’est un moyen de communiquer. » En effet, si les performances de Malika Djardi sont fondées sur le mouvement, chacune aborde via des angles différents la question du langage. Ses trois premières pièces engageant des esthétiques et des physicalités hétérogènes : avec son premier solo Sa Prière la chorégraphe explorait la veine documentaire et autofictionnelle, en s’appuyant sur des entretiens enregistrés avec sa mère dans lesquels elle aborde sa foi en l’Islam et sa pratique religieuse. Dans sa deuxième pièce, la chorégraphe déplie en duo la notion de “coup”, qu’elle soit une charge ou une décharge, rythmique, énergétique, ou poétique. Avec des costumes pastichant les simili-nudités d’Adam et Ève, le duo tragi-comique élabore des tableaux musicaux percutants et graphiques. Sa troisième création sobrement intitulée 3 est un trio. Dans une atmosphère visuelle qui rend hommage aux films de genre et aux animés japonais, trois femmes y élaborent un fascinant rituel technologique au sein duquel la danse se pratique comme langage.

Une danse science-fictionnelle

Si ces trois premières pièces semblent à première vue hétéroclites, la chorégraphe tisse un fil rouge narratif entre les différents opus : « La fin d’un spectacle conduit au début de l’autre : à la fin du premier solo je parle d’Adam et Ève au Paradis, et ces deux figures apparaissent au début de la seconde pièce. Horion se termine en clash, en apocalypse. Puis 3 s’ouvre sur un décor post-apocalyptique dans lequel l’humanité a été décimée et où il ne reste plus que quelques survivants. » À rebours du précédent opus qui se voulait plus abstrait, cette troisième pièce s’attache à une narration toute figurative, s’aventurant du côté de la science-fiction, dans un futur post-humaniste imaginé par les soins de la chorégraphe : un monde cyber-punk dévasté par la sécheresse et l’infertilité. Si ce type synopsis convoque de nombreuses références littéraires et cinématographiques, il fait encore figure d’ovni dans le champ chorégraphique. En effet, la science fiction n’est pas un genre habituellement abordé par les chorégraphes, mais Malika Djardi voit en elle une porte d’entrée vers le mouvement : « Ce qui m’intéresse dans la science fiction, c’est sa capacité à prédire un potentiel futur, des avancées scientifiques et en même temps à déployer un grand fantasme imaginaire où l’impossible devient possible. J’avais envie de mettre en scène une communauté de langage, dont le langage, justement, serait la danse. Et c’est la science fiction qui m’a permis de le faire. »

La performance s’approprie les codes esthétiques des films de série B, prenant pour héroïnes trois jeune femmes en justaucorps aux motifs organiques, végétaux et aux visages masqués, évoluant au rythme d’une ambiance sonore électro/noise/new age, aux consonances vintages. Si la performance peut sembler de prime abord abstraite, chaque extrait est conceptualisé comme une séquence cinématographique, déroulant un récit dense, dessinant en creux un riche univers, complexe et référencé. Au milieu d’un plateau dénudé, nimbé d’une fine brume blanche trouée de lasers, trône un monolithe translucide et lumineux, quatrième personnage avec lequel les danseuses interagissent volontiers. Comme le fruit d’une technologie rétro-futuriste, ce menhir parle en voix off et projette parfois des images. Une cérémonie aux enjeux troubles est menée autour de l’objet par les trois danseuses, une étrange chorégraphie que l’artiste définit comme un rituel de fertilité utilisant des accessoires – un boomerang, des osselets, des bâtonnets aimantés – designés spécialement pour l’occasion.

Résurgence 90’s

La chorégraphe assume l’ambiguïté qu’on retrouve dans chacun de ces spectacles. « Je me situe toujours entre le plus grand sérieux et un humour un peu idiot ! Entre la gravité et l’extrême légèreté.» Si l’artiste ne renie pas l’étrange delirium que la pièce laisse apparaître, en toile de fond se trame une large recherche sur le genre dans lequel 3 cherche à s’inscrire. Qu’ils soient inspirés des pratiques du tai-chi ou du karaté, puisés dans l’iconographie hindoue, dans des poèmes taoïstes, ou encore dans la langue des signes, les gestes sont toujours dépouillés de toute subjectivité. Se développe ainsi un large travail autour des regards et des mains : « La technologie se place à l’endroit du corps, dans notre vie de tous les jours, la main y est à la fois technique et technologique… J’ai beaucoup travaillé avec le dictionnaire des symboles par exemple, et les ai reproduit avec les mains. » Nourrie par un gros travail aussi esthétique que théorique, l’artiste déclare avoir été inspirée par une multitudes de médias et de supports, jeux vidéos, mangas, cinéma ou littérature : Akira, The Arrival, les Amazones, Philip K. Dick, Thumper, Dragon Ball Z, Ghost in the shell… Charriant ses multiples références, la chorégraphe a élaboré un univers visuel évanescent, rappelant les ambiances sciences-fictionnelles un peu surannées des années 90. Si la performance se distingue par son potentiel plastique, l’écriture chorégraphique est dictée par une question simple : « Que serait une danse de science fiction ? »

Comme pour se débarrasser à nouveau d’une quelconque assignation qui lui collerait à la peau, la chorégraphe dévoile déjà la teneur de sa prochaine création qui viendra à nouveau bousculer les attentes : Pier 7 , en référence à une jetée de San Francisco, véritable lieu fondateur et emblématique pour la culture skate de la côte ouest, dans les années 90 : « Avec ce projet, j’aimerais réfléchir aux notions d’espaces publics et privés, à l’aide d’un récit documentaire qui part de ma relation avec mon conjoint qui est skateur professionnel depuis son adolescence.» Slalomant entre les genres, les cases, les esthétiques, Malika Djardi assume ainsi son caractère insaisissable.

3, vu au festival Uzès danse. Conception, chorégraphie Malika Djardi. Avec Malika Djardi, Aude Arago et Polina Akhmetzyanova. Texte et dialogues Nicolas Doutey. Sculptures et objets Nodd. Création musicale Ulysse Klotz. Création lumières Thomas Laigle. Photo © Laurent Paillier.


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