Perpétuer l’héritage familial : les danses de Lucinda Childs

Par . Publié le 18/04/2018



Les chorégraphes du 20e siècle n’ont jamais été aussi célébrés, en témoignent les nombreuses reprises contemporaines de pièces créées au siècle dernier. Figure majeure du Judson Dance Theater à New York, Lucinda Childs continue aujourd’hui de stimuler la curiosité et d’attiser l’inspiration des chorégraphes et danseurs contemporains. Après un premier programme débuté en 2014 avec trois solos créés dans les années 60 – Pastime (1963), Carnation (1964) et Museum Piece (1965) – sa nièce Ruth Childs poursuit aujourd’hui l’exhumation d’une nouvelle série de pièces, questionnant à nouveau son héritage et la pertinence intemporelle de l’oeuvre de sa tante aujourd’hui devenue icône de la danse postmoderne américaine.

À quelques semaines de la création de The Goldfish and the Inner Tube avec le musicien et performer Stéphane Vecchione, Ruth Childs nous a invité dans son studio de danse en partie occupé par une batterie et une trentaine de chambres à air XXL. À coté d’un aquarium qui accueillera la mascotte de son prochain spectacle, la chorégraphe revient sur sa motivation à remonter les premières pièces de sa tante Lucinda Childs : « C’était important à mes yeux de montrer ce qui s’est passé après les performances de la Judson, juste avant Dance. C’est un saut si énorme… pourtant c’est bien la même personne, avec sa même folie et sa même obsession. Et j’avais le sentiment que ce travail manquait de visibilité alors qu’il est pourtant fondateur dans sa recherche mais également pour d’autres chorégraphes de l’époque. » Recréer ces pièces, c’est aussi en ré-activer les enjeux historiques, sociaux, contre-culturels : « Pour comprendre l’enjeux et l’endroit de la recherche où ses chorégraphes et danseurs étaient à cette époque, il fallait s’y mettre. Et pas seulement les danseurs et moi, le public aussi ! Comprendre ce que Lucinda imposait aux publics à cette époque là… C’était ce genre de radicalité. » Questionner son rapport au public, dégonfler la virtuosité des danseurs, se faire un corps politique, toutes ces problématiques sont encore bien vivaces.

Reprendre ces pièces à partir des partitions originales n’a pas toujours chose simple : « J’arrive plus ou moins à déchiffrer les partitions de Lucinda, mais j’ai dû faire un premier travail de décrassage – sur les déplacements – avant de déchiffrer le travail des bras. Les notations de Lucinda ne sont pas comme les partitions Laban, chaque pièce a sa propre méthode et une écriture spécifique, il faut donc les clefs pour pouvoir les lire avant de pouvoir les interpréter  » confie Ruth Childs. Parmi la quinzaine de pièces créées à cette époque, son choix s’est resserré sur quatre pièces des années 70 representatives des recherches entamées par Lucinda Childs avant son légendaire Dance créé en 1979 : Particular Reel (1973), Calico Mingling (1973), Reclining Rondo (1975) et Katema (1978), qui ont comme dénominateur commun d’être toutes dansées en silence. À l’instar des configurations de présentation de ces pièces à l’époque de leur création, elles sont de nouveau jouées dans un espace carré, s’affranchissant des rapports d’opposition traditionnels scène/salle par le dessin d’un espace quadrifrontal bordé par deux rangées de sièges.

Créée en 1973, Calico Mingling est aujourd’hui l’une des pièces les marquantes de cette période, du fait sans doute du film de Babette Mangolte, aujourd’hui célèbre, tourné en extérieur devant l’Université Fordham de New York. La projection de cette archive vidéo était d’ailleurs inclue dans le premier programme de pièces recréées par Ruth Childs, ce qui dénote de l’intérêt particulier de cette dernière pour cette pièce, jamais remontée depuis sa création en 1973. En forme de quatuor, la pièce suit une partition complexe pour quatre danseuses, faite de marche et de changements de trajectoires. « Lucinda a dessiné les trajectoires pour chaque danseuse, puis après avec du papier calque, elle a déplacé les lignes dans l’espace » décrit Ruth Childs en mimant avec ses mains le décalage des couches de papier. « C’est un véritable puzzle, mais c’est une pièce très agréable à danser une fois qu’on l’a intégrée » Cette machine chorégraphique silencieuse, une fois lancée, fonctionne de façon indépendante, quasi-systématique.

Incarnée par sa tante en 1978, le solo Katema est maintenant interprété par Ruth Childs. L’écriture de cette pièce se contente d’une seule trajectoire : une lente traversée du plateau, sur sa diagonale. La partition traduit de multiples variations d’allers-retours, une marche vers l’avant : « Les pas des jambes sont très écrits, mais les bras sont très libres » souligne Ruth. Selon elle, la chorégraphie fait sans doute écho à l’environnement dans lequel l’artiste habitait petite, confie Ruth : « Lucinda a passé beaucoup de temps sur une petite île, avec mon père. Il y avait dans ce solo une histoire de vague, de marée, qui remonte et qui retourne vers la source. C’est quelque chose de poétique que j’aimais. » Travaillée aussi bien par le ressac de l’écriture chorégraphique que par celui de ses souvenirs intimes, Ruth Childs insiste alors sur le potentiel évocateur des pièces de sa tante.

Reclining Rondo est un trio qui fait figure d’ovni dans le repertoire de Lucinda Childs. « Pour une danseuse contemporaine, le travail au sol est toujours un passage obligé – le travail de Lucinda est, au contraire, très vertical, c’est sa seule pièce au sol. » La chorégraphie est construite sur la base de dix-huit mouvements que chaque danseuse exécute douze fois, toujours dans une direction différente. Seul le bruit des vêtements se froissant au contact du sol accompagnent les gestes. « C’est une piece très difficile à executer » nous livre la chorégraphe en nous détaillant une partition sur l’écran de son ordinateur : « Contrairement aux autres pièces de Lucinda, le rythme est très lent et c’est très facile de s’y perdre… C’est une pièce sur l’idée d’être ensemble alors qu’il n’y a pas de musique, quand il n’y a pas de compte, comment respirer ensemble ? Il y a un rythme interne, qui reste mystérieux et je trouve ca très poétique ». 

Ce nouveau programme est conclu avec Particular Reel, un second solo interprété à nouveau par Ruth Childs. « C’est la partition la plus étrange – avoue-t-elle alors qu’un sourire se dessine sur son visage, révélant alors sur l’écran de son ordinateur une suite de lettres – A B C D E – faisant office de partition abstraite – c’est une histoire de pied qui tourne en continu, avec des bras qui suivent une autre déclinaison de cercles…. J’avais deja entendu parlé de ce solo, puis nous avons fini par retrouver une vidéo de très mauvaise qualité où l’ont peut à peine deviner ce qui se passe à l’écran. Elle reste à mes yeux la pièce la plus mystérieuse de Lucinda … Et elle n’avait jamais été recréée non plus… Avoir fait le choix de la danser à nouveau était vraiment pour moi de la curiosité pure ». Cette chorégraphie pourtant minimale s’avère finalement d’une intensité rare, tant la rigueur de sa construction géométrique, mathématique est visiblement épuisante pour la danseuse.

Re-travailler l’oeuvre de sa tante représente pour Ruth Childs une opportunité d’une rare richesse : « C’est extrêmement libérateur de faire des pièces qui ont deja existé, rentrer dans un objet qui a deja été validé. Mais d’autres angoisses apparaissent : être à la hauteur, défendre le travail de ma tante, pour elle, mais aussi pour moi. » Depuis maintenant quelques années, Ruth Childs s’échine en effet à perpétuer cet héritage familial. « Etre la nièce de Lucinda Childs n’a pas été une chose simple… Assumer ce lien me confronte à de nouvelle problématiques artistiques, je savais que ça allait avoir une très grande visibilité et que ça allait prendre beaucoup de place par rapport aux autres choses que je fais. Pour moi, parler de ce lien là a été une décision difficile à prendre. Je n’avais jamais évoqué ce sujet avant d’avoir trente ans. J’avais besoin de me sentir suffisamment mûre pour l’approcher, mais elle devait également se sentir disposée à faire quelque chose avec moi. » Ces deux programmes de pièces d’archives représentent une rigoureuse collaboration entre les deux danseuses :  » C’était un travail éprouvant pour elle. Elle a été très touchée en renvoyant ces performances – elle revivait ses souvenirs de façon physique, comme s’ils étaient palpables. Puis également la souffrance de montrer ce genre d’œuvre alors que c’était complément un ovni à l’époque. Elle avait peur que les spectateurs d’aujourd’hui s’ennuient ! » Finalement, peu de chance de s’ennuyer devant un programme qui, malgré son âge n’a rien perdu de son originalité et de sa vigueur.

Vu à l’Arsenic dans le cadre du festival Programme Commun. Chorégraphie Lucinda Childs. Avec Ruth Childs, Stéphanie Bayle, Anne Delahaye, Anja Schmidt, Pauline Wassermann. Assistant Ty Boomershine. Création Lumière Joana Oliveira. Costumes Séverine Besson. Photo © Mehdi Benkler.


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